La bataille autour de la direction de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) illustre les luttes de pouvoir au sommet de l'État camerounais. Selon des informations de Jeune Afrique, Paul Biya aurait refusé de signer un décret visant à nommer Franck Hertz Biya à la tête de la SNH, opposant ainsi son veto aux ambitions prêtées à son entourage, tandis que le clan Moudiki cherche à préserver son contrôle sur cette institution stratégique.
LE VETO DE PAUL BIYA : LA DERNIÈRE ARME D'UN RÉGIME QUI SE CROIT ÉTERNEL
Ce qui se joue à la Société Nationale des Hydrocarbures n'est pas une simple querelle de palais. C'est la démonstration brutale d'un système politique qui vit dans l'illusion de l'éternité. Un sérail atteint d'une boulimie du pouvoir telle qu'il se comporte comme si le Cameroun était une propriété privée, un domaine familial transmis de génération en génération. Car derrière cette querelle de clans, c'est le contrôle de la principale source de devises du pays qui se joue, et avec elle la capacité de l'État camerounais à financer ses écoles, ses hôpitaux et sa dette. Et au centre de cette illusion, un homme. Paul Biya, dont le veto silencieux resterait, selon les révélations de Jeune Afrique publiées le 18 juillet, la seule force encore capable de bloquer les ambitions dévorantes des clans.
Ce que révèle Jeune Afrique
Reprenons les faits tels que le média panafricain les rapporte. Chantal Biya aurait demandé à Ferdinand Ngoh Ngoh, Ministre d'État, Secrétaire Général de la Présidence de la République, de préparer un décret nommant son fils Franck Hertz à la tête de la SNH. Paul Biya aurait refusé de signer ce texte. Un compromis aurait été trouvé en 2025, Franck Hertz obtenant des sièges dans les conseils d'administration de Tradex Guinée équatoriale et de Tradex RDC.
Face à cette offensive, le clan Moudiki. Adolphe Moudiki, 87 ans, dirige la SNH depuis plus de trente ans. Il n'est plus apparu en public depuis environ trois ans, affaibli par la maladie. Son épouse Nathalie Moudiki, entrée dans l'entreprise en 1998 comme cadre juridique, a pris les commandes de fait. Le 14 juillet, devant les salariés réunis pour l'inauguration d'une salle de sport, elle a promis des sanctions contre quiconque s'en prendrait à son mari ou à Paul Biya, qu'elle a qualifiés d'icônes de la nation. Le message ne s'adressait pas aux salariés. Il s'adressait au palais.
Le veto : un geste administratif devenu acte de souveraineté absolue
Dans un régime où tout se délite, institutions, arbitrages, cohésion interne, il ne reste qu'un instrument encore fonctionnel. La signature du président. Elle est rare, imprévisible, mais décisive.
Quand la Première Dame tenterait d'imposer son fils à la tête du coffre-fort pétrolier de l'État, quand le Secrétaire Général de la Présidence préparerait le décret, quand les Moudiki se sentiraient menacés, Paul Biya refuserait de signer. Ce refus, s'il est avéré, n'est pas un détail. C'est un rappel à l'ordre. Un coup de tonnerre dans un ciel saturé de manœuvres. Un veto, et tout le monde recule.
Voilà le paradoxe camerounais dans toute sa crudité. Un président de 93 ans, physiquement diminué, longuement absent, conserve intact son pouvoir d'arbitrage. Non pas parce que le système fonctionne, mais parce que plus rien d'autre ne fonctionne. La signature présidentielle n'est plus un acte administratif. Elle est devenue le dernier verrou de souveraineté d'un État capturé par ses propres clans.
Jeune Afrique : la scène où le sérail expose ses fractures
Quatre jours séparent l'avertissement de Nathalie Moudiki de la publication de Jeune Afrique. Quatre jours pendant lesquels une querelle de couloirs s'est transformée en affaire d'État exposée à la face du continent. Ce calendrier n'est pas neutre, et il faut contextualiser.
Jeune Afrique n'est pas un observateur neutre dans ce dossier. C'est une chambre d'écho informelle du sérail camerounais, un espace où les clans testent leurs forces, exposent leurs rivalités et tentent d'influencer la transition. La séquence éditoriale du média parle d'elle-même. En mars, un portrait présentait Franck Hertz en dauphin potentiel. En avril, une enquête demandait qui décide vraiment à Yaoundé et sondait l'influence prêtée à la Première Dame. En juillet, les révélations sur la SNH. Trois publications en quatre mois, qui construisent pierre après pierre un même récit, celui d'un pouvoir vacant que les clans se disputent. Ce feuilletonnage n'est pas du journalisme d'archives. C'est une stratégie médiatique qui installe un cadre de lecture avant la transition.
Quand le média publie l'entrée en guerre de Chantal Biya, la riposte de Nathalie Moudiki, les calculs de Ngoh Ngoh et le veto présidentiel, il ne fait pas que rapporter des faits. Il met en scène la crise. Il amplifie les tensions. Il donne une visibilité stratégique à des luttes qui, normalement, restent dans l'ombre des couloirs d'Etoudi. Ce n'est pas un reportage. C'est un message politique. Reste à savoir quel clan l'a envoyé, et à qui il est destiné.
Boulimie du pouvoir : plus ils en ont, plus ils en veulent
Ce qui frappe dans cette crise, c'est la voracité. Une élite politique qui ne gouverne plus. Elle dévore. Le pouvoir n'est jamais suffisant. La SNH doit être capturée. Les postes doivent être verrouillés. Les héritiers doivent être imposés. Les ressources doivent être privatisées.
Ce n'est pas une ambition politique. C'est une compulsion patrimoniale. L'épisode Tradex en fournit l'illustration parfaite. Le décret pour la SNH aurait été bloqué, mais Franck Hertz aurait tout de même obtenu, en compensation, des sièges dans les conseils d'administration de Tradex Guinée équatoriale et de Tradex RDC. Même un veto présidentiel se solde par une distribution de parts du patrimoine national. On ne refuse pas l'appétit d'un clan. On le rationne. Ils ne dirigent pas l'État. Ils s'en approprient les organes vitaux. Dans leur imaginaire, l'État est un domaine, les institutions sont des pièces de la maison, les nominations sont des héritages, la SNH est un coffre-fort familial et le Cameroun est un titre foncier. Ils ne se voient pas comme des responsables publics. Ils se voient comme des propriétaires légitimes, presque sacrés.
Le danger : un système qui se croit éternel ne prépare jamais sa fin
Le sérail camerounais est enfermé dans une illusion d'immortalité politique. Il pense que le régime ne tombera jamais, que la transition peut être repoussée indéfiniment, que la rente pétrolière est un droit acquis, que la succession est un rituel familial.
Mais le monde de 2026 n'est plus celui de 1986. Les réseaux sociaux ont brisé le monopole de l'information. Les jeunes ne croient plus aux récits officiels. Les crises économiques frappent plus vite. Les transitions politiques sont plus brutales. Le système refuse de mourir, mais ne sait plus vivre.
Conclusion éditoriale
Le veto de Paul Biya, tel que le rapporte Jeune Afrique, n'est pas seulement un acte administratif. C'est le dernier pilier d'un régime qui se croit éternel, tenu par une élite atteinte d'une boulimie du pouvoir et vivant comme si le Cameroun était une propriété privée. Un pays de vingt-huit millions d'habitants suspendu à une signature. Et à une croyance dangereuse. Celle que rien ne changera jamais. Mais l'Histoire, elle, n'attend aucun décret et ne demande aucune signature.
John Lawson









