Actualités of Monday, 20 July 2026

Source: www.camerounweb.com

Rose-Croix, SNH et secrets d'État : quand le mysticisme structure le pouvoir au sommet du régime Biya

Paul Biya Paul Biya

Membres du même ordre rosicrucien, liés par des pratiques initiatiques communes, Paul Biya et Titus Edzoa ont construit leur alliance sur des fondements qui dépassent la politique ordinaire. Jeune Afrique lève le voile sur la dimension mystique du pouvoir camerounais — et sur la SNH comme caisse noire d'activités secrètes allant jusqu'au financement d'organisations ésotériques.


Dans la plupart des régimes africains, la politique se joue à deux niveaux : celui que tout le monde voit, fait de discours, d'élections et de nominations — et celui que personne ne montre, fait d'alliances invisibles, de pratiques initiatiques et de solidarités qui transcendent les clivages partisans. Le Cameroun de Paul Biya n'échappe pas à cette règle. Et Jeune Afrique, dans son enquête exclusive sur Titus Edzoa, lève pour la première fois le voile sur la dimension mystique d'un pouvoir qui a duré plus de quarante ans — en partie, peut-être, parce qu'il reposait sur des fondations que la politique ordinaire ne pouvait pas ébranler.

L'Ordre de la Rose-Croix au cœur du palais

Le point de départ de cette histoire est une opération chirurgicale réussie en 1981. Mais ce que Jeune Afrique révèle va bien au-delà de la gratitude médicale. Si Paul Biya a intégré Titus Edzoa dans son cercle le plus intime, c'est parce que les deux hommes partageaient une appartenance commune : l'Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, dit Amorc — mouvement philosophique, initiatique et traditionnel dont les membres sont liés par des serments et une cosmologie du pouvoir qui mêle, selon Jeune Afrique, « pratiques du pouvoir et alliances avec des puissances ancestrales ».

Pour Paul Biya, fervent catholique imprégné des pratiques traditionnelles de son Sud natal, cette appartenance n'est pas contradictoire avec sa foi chrétienne. Elle s'y superpose dans une synthèse que Jeune Afrique décrit comme caractéristique des élites politiques d'Afrique centrale, « à l'aise dans un milieu où les rosicruciens côtoient templiers et francs-maçons ». Titus Edzoa, décrit par certains proches comme le mentor spirituel du président plutôt que son protégé politique, incarnait cette dimension ésotérique du pouvoir biyaïste avec une autorité que sa seule compétence médicale ou administrative n'aurait pas suffi à lui conférer.



C'est dans ce contexte que prend tout son sens la révélation la plus explosive de Jeune Afrique sur le dossier Edzoa : le financement, depuis les comptes de la Société nationale des hydrocarbures, d'organisations liées à la Rose-Croix. Selon les informations recueillies par nos confrères, Raymond Bernard, fondateur du Cercle international de recherches culturelles et spirituelles (Circes) — organisation proche de l'Amorc —, aurait déclaré que le Circes avait reçu environ 40 millions de francs français depuis des comptes de la SNH. Le même Circes aurait ensuite exercé des activités en relation avec la Fondation Chantal-Biya, dirigée par la première dame.

Ce circuit financier — pétrole camerounais vers organisation ésotérique vers fondation présidentielle — dessine les contours d'un système où les ressources de l'État financent non seulement la politique, la sécurité et le clientélisme ordinaire, mais aussi des réseaux d'influence mystique et spirituelle. Une dimension du pouvoir que Jeune Afrique est la première à documenter avec cette précision.



C'est Titus Edzoa lui-même qui, dans un entretien accordé à Jeune Afrique, a prononcé la phrase qui résume le mieux les enjeux de cette relation singulière : « Si notre appartenance commune à l'ordre rosicrucien nous a rapprochés, Paul Biya a une peur bleue de ce que je pourrais révéler. » Une confidence qui confirme que les secrets partagés entre les deux hommes dépassent largement les dossiers administratifs ordinaires. Des secrets qui ont suffisamment de poids pour que leur simple existence maintienne un équilibre de la terreur entre un président toujours au pouvoir et un ancien prisonnier politique libéré par grâce présidentielle.

Car Titus Edzoa, après dix-sept ans de prison, n'a jamais parlé. Il a critiqué, pris des distances, évoqué une disponibilité pour une période de transition. Mais les secrets du palais d'Étoudi — les vrais, ceux qui concernent les fonds de la SNH, les pratiques initiatiques partagées, les alliances mystiques — sont restés scellés. Comme si le serment de l'Ordre de la Rose-Croix résistait, au fond, à tout : aux procès nocturnes, aux cellules de prison et aux années perdues.



Ce que révèle en creux l'enquête de Jeune Afrique sur Titus Edzoa, c'est que le pouvoir de Paul Biya n'a jamais reposé sur la seule force des institutions ou de la répression. Il s'est nourri d'une dimension symbolique et mystique — partagée avec ses plus proches collaborateurs — qui crée des liens d'une solidité particulière, précisément parce qu'ils engagent les individus à un niveau qui dépasse la politique. Quand ces liens se brisent — comme ils se sont brisés avec Edzoa en 1997 — la rupture est d'autant plus violente qu'elle touche à quelque chose de fondamental.

Quarante-trois ans de règne ne s'expliquent pas seulement par la force, l'argent du pétrole ou la complicité internationale. Ils s'expliquent aussi, peut-être, par cette capacité à lier les hommes autrement — dans des ordres dont les serments ne s'effacent pas, même après dix-sept ans de prison.