Un décret refusé par Paul Biya, un fils de la première dame placé sur des conseils d'administration en attendant mieux, une directrice juridique qui menace publiquement ses adversaires : Jeune Afrique révèle les dessous d'une guerre de palais autour de la Société nationale des hydrocarbures, premier contributeur au budget de l'État camerounais.
Il y a des batailles qui ne se livrent pas dans les rues mais dans les couloirs feutrés des palais. Celle qui oppose depuis plusieurs mois Chantal Biya, première dame du Cameroun, à Nathalie Moudiki, directrice en exercice de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), est de celles-là. Jeune Afrique, qui révèle en exclusivité les dessous de cet affrontement au sommet, en reconstitue la chronologie et les enjeux — dans un contexte où l'état de santé de Paul Biya, hospitalisé dans une clinique genevoise, rend chaque mouvement autour du pouvoir potentiellement décisif.
La SNH, enjeu suprême
Pour comprendre pourquoi cette bataille est aussi féroce, il faut mesurer ce que représente la SNH. Créée en 1980 et détenue à 100 % par l'État, cette société gère l'intégralité du pétrole brut exporté par le Cameroun. Elle est, selon les révélations de Jeune Afrique, le premier contributeur au budget de l'État camerounais. Qui contrôle la SNH contrôle le robinet financier le plus stratégique du pays. Dans un contexte de lutte ouverte pour la succession de Paul Biya, c'est un levier de pouvoir sans équivalent.
Depuis plus de trente ans, la SNH était le fief incontesté d'Adolphe Moudiki, 87 ans, compagnon de route historique de Paul Biya. Mais affaibli par la maladie et absent de la scène publique depuis près de trois ans, c'est son épouse, Nathalie Moudiki — juriste de formation, entrée à la SNH en 1998 comme simple cadre, devenue conseiller numéro deux à la direction générale et première femme à détenir un droit de regard sur tous les contrats pétroliers — qui a pris les commandes de facto. Une transition informelle qui irrite les adversaires du clan Moudiki, et qui a ouvert la voie aux manœuvres que Jeune Afrique documente.
Le décret que Paul Biya a refusé de signer
Le tournant décisif de cette affaire, révélé par Jeune Afrique, est un acte présidentiel qui n'a jamais existé. Il y a quelques mois, Chantal Biya a demandé à Ferdinand Ngoh Ngoh — tout-puissant secrétaire général de la présidence et président du conseil d'administration de la SNH — de préparer un décret portant nomination de Franck Hertz à la tête de la compagnie nationale. Franck Hertz n'est autre que le fils de la première dame, issu d'une précédente union.
Ce refus présidentiel est chargé de sens. Il signifie que le chef de l'État lui-même a mis un frein aux ambitions de sa propre épouse pour le contrôle de la SNH — tout en laissant la partie ouverte. Car Chantal Biya n'a pas renoncé. Et l'état de santé d'Adolphe Moudiki, de plus en plus précaire selon Jeune Afrique, relance régulièrement le scénario d'une succession — et donc la possibilité de remettre Franck Hertz dans la course.
Un compromis provisoire, une guerre durable
Face à la tentative d'éviction qu'elle a perçue dans la manœuvre de la première dame, Nathalie Moudiki a su mobiliser ses relais au palais d'Étoudi. Un compromis a été trouvé, que Jeune Afrique révèle dans ses détails : en 2025, Franck Hertz s'est vu confier des responsabilités au sein des conseils d'administration de Tradex Guinée équatoriale et de Tradex RDC. Un lot de consolation qui le maintient dans l'écosystème pétrolier camerounais sans lui donner la direction de la SNH elle-même.
Mais personne n'est dupe. La concession est temporaire. Et le 14 juillet 2026, lors de l'inauguration d'une salle de sport à la SNH, Nathalie Moudiki a choisi de passer à une stratégie de dissuasion publique. Devant les salariés, elle a déclaré que quiconque continuerait à « s'en prendre » à son époux ou au président Paul Biya — qu'elle a qualifiés d' « icônes » et de « monuments » de la nation — serait « sanctionné ». Un avertissement à peine voilé, dont les destinataires réels ne s'y sont pas trompés.
La complexité de cette affaire tient aussi au rôle ambigu de Ferdinand Ngoh Ngoh. Ennemi déclaré du clan Moudiki et président du conseil d'administration de la SNH, il est l'allié objectif de Chantal Biya contre Nathalie Moudiki. Mais comme le révèle Jeune Afrique, la réalité est plus nuancée : loin de soutenir le candidat préféré de Ngoh Ngoh pour la direction de la SNH, la première dame avance ses propres pions — Franck Hertz — qui ne sont pas nécessairement ceux du secrétaire général. Une alliance de circonstance, pas une convergence de projets. Ce qui signifie que le dossier SNH pourrait encore réserver de nouvelles surprises, si les intérêts de ces deux acteurs venaient à diverger ouvertement.









