Actualités of Sunday, 19 July 2026

Source: www.camerounweb.com

Les secrets de la SNH sortent : Voici les 02 agents secrets qui contrôlent réellement le pétrole camerounais

'Ils ont protégé le secret des chiffres non pas par enrichissement personnel' 'Ils ont protégé le secret des chiffres non pas par enrichissement personnel'

La Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) est présentée comme le cœur stratégique du système pétrolier camerounais, avec les rôles de Bernard Bayiha et d’Yves Éric Libock, deux hauts responsables, principaux artisans de la gestion technique et commerciale du pétrole. Leur influence a permis de préserver un système très centralisé et marqué par une forte culture du secret. L’opacité entourant la gestion des revenus pétroliers ne relèverait pas principalement d’initiatives individuelles, mais d’un mode de gouvernance voulu au plus haut niveau de l’État.

Révélations sur le binôme technocratique qui a piloté l’amont et l’aval de la SNH, entre culte du secret, bras de fer ministériels et transmission dynastique.

C’est l’histoire de la boîte noire du régime de Yaoundé. Une entité si puissante qu'elle fait plier les ministres et gère la plus grande ressource du pays loin des regards indiscrets. Au cœur de cette citadelle nommée Société Nationale des Hydrocarbures (SNH), deux hommes ont détenu les clés du coffre-fort pétrolier : l'ingénieur Bernard Bayiha, l'ombre technique de l'indéboulonnable Adolphe Moudiki, et Yves Eric Libock, l'expert commercial chargé de monnayer le brut camerounais sur les marchés mondiaux. Plongée dans les rouages d'un système où la transparence reste un mirage présidentiel.

I. L'intérimaire de l'ombre qui faisait plier les ministres

À la SNH, le pouvoir ne se mesure pas toujours au titre officiel. Alors que l'Administrateur Directeur Général (ADG) Adolphe Moudiki voyait ses capacités opérationnelles limitées par la maladie ces dernières années, un homme a pris les commandes effectives du géant pétrolier : Bernard Bayiha.

Ingénieur polytechnicien issu de la prestigieuse promotion 1982 de Yaoundé, ce haut fonctionnaire décédé brutalement en décembre 2021 était le véritable cerveau de l’institution. Promu Conseiller Technique Numéro 1 (CT1) en 2013, il a régné pendant huit ans sur l’appareil productif de l’État.

L'étendue de son pouvoir a éclaté aux yeux du public en mars 2014. Nommé par surprise à la tête du Chantier Naval et Industriel du Cameroun (CNIC) par le ministre des Transports pour redresser cette entreprise en crise, Bayiha n'a tout simplement jamais pris ses fonctions. Jugeant son profil indispensable et s'estimant court-circuitée, la direction de la SNH s'est opposée au décret ministériel. Fort du soutien d'Adolphe Moudiki, intime de Paul Biya, l'ingénieur est resté à sa place, administrant une démonstration de force historique : la SNH n'obéit pas aux ministres.

II. De Samuel à Yves Eric : La filière Libock et l'héritage des pionniers

L'architecture de ce pouvoir opaque repose sur des dynasties de hauts commis de l'État. Pour comprendre la trajectoire de la SNH, il faut remonter à ses fondations et au nom de Samuel Libock Mbei. Ce diplomate de formation, ancien chargé de mission à la Présidence, fut le tout premier dirigeant de la SNH de 1980 à 1983. C'est lui qui insuffle la culture originelle de l'entreprise : rigueur absolue, imperméabilité aux pressions extérieures et culte du secret.
C’est sous son ère que le jeune ingénieur Bayiha est recruté. Près de trente ans plus tard, l'histoire bégaie. Devenu le pivot de la SNH, Bernard Bayiha voit monter à ses côtés la génération suivante : Yves Eric Libock, le fils du pionnier Samuel Libock.

Le parrainage technocratique : Entre l'ingénieur en chef (Bayiha) et l'économiste (Libock), les rapports dépassent la simple hiérarchie. Ils incarnent une alliance d'expertises. Bayiha valide les volumes de brut extraits en amont, tandis que Libock orchestre leur valorisation sur le marché international.

Le cumul des positions clés : Titulaire d’une maîtrise en économie et formé aux secrets du trading par Euro Petroleum, Yves Eric Libock aligne plus de 25 ans de maison. Connaisseur intime des circuits financiers, il est propulsé par décret présidentiel au conseil d’administration de la Caisse de Stabilisation des Prix des Hydrocarbures (CSPH).

Le directoire secret : Ce qu'ils savaient, ce qui nous échappe

Au sein du directoire de la SNH, le cabinet du CT1 (Bayiha) et la Direction Commerciale (Libock) formaient le binôme le plus stratégique du Cameroun. Ensemble, ces deux hommes disposaient d'une cartographie chirurgicale de la richesse nationale.
« Ils savaient avec une précision millimétrique ce que le Cameroun produisait, ce qu’il vendait à l'export, et ce qu’il importait comme produits raffinés. »

Cette concentration d'informations pose une question fondamentale de gouvernance. Le pétrole camerounais demeure une affaire exclusive de la Présidence de la République. Alors que la société civile exige de plus en plus de comptes sur l'exploitation des ressources naturelles, la SNH reste une forteresse fermée, gérée par des conservateurs de la vieille école. L'absence de transparence sur les flux financiers réels et l'alimentation des comptes de l'État continuent de nourrir les soupçons de shadow banking et de gestion hors-budget.

Les questions en suspens :
La disparition brutale de Bernard Bayiha en décembre 2021 a brisé ce duo opérationnel historique. Mais le système, lui, survit. L'opacité savamment entretenue autour de la rente pétrolière camerounaise continue de soulever des interrogations majeures :

Comment les nouveaux arbitrages de la Direction Commerciale sont-ils validés depuis la disparition du "cerveau technique" de l'entreprise ?

Jusqu'à quand la SNH pourra-t-elle s'affranchir du contrôle des ministères sectoriels et de l'exigence de transparence de l'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE) ?

Pourquoi le peuple est-il en marge de la comptabilité de ses ressources pétrolières ?

III. Les maîtres du Brent : L'art du trading derrière les portes closes

La puissance financière de la République du Cameroun repose en grande partie sur l'habileté commerciale d'un seul homme : Yves Éric Libock.
À la tête de la Direction Commerciale (DCO) de la SNH, ce technocrate n'est pas un simple gestionnaire : il est l'arbitre de la valeur marchande des richesses du sous-sol national.

Le pouvoir d'indexer et de négocier : C'est sous sa direction exclusive que sont négociées les formules de prix des principaux bruts camerounais — le Kolé et l'Ebomé. Face aux géants internationaux, qu'il s'agisse du groupe franco-britannique Perenco ou du chinois Addax, Libock manœuvre. Les prix, indexés sur le Brent de la Mer du Nord, oscillent selon des décotes ou des primes liées à la qualité de la cargaison. Une position stratégique immense : entre valoriser au centime près ou brader la ressource, la frontière dépend de ses arbitrages.

Le verrouillage de l'aval national : L’influence d'Yves Éric Libock s'étend bien au-delà du trading international. Il pilote l'approvisionnement énergétique intérieur en supervisant des infrastructures critiques comme le Centre de stockage de gaz de pétrole liquéfié (GPL) de Bipaga. L'objectif est double : maximiser le rendement national en gaz domestique et réduire la dépendance du pays aux coûteuses importations.

L’œil du prince à la CSPH : Signe de la confiance absolue du sommet de l'État, un décret de Paul Biya l'a propulsé comme représentant de la SNH au Conseil d'administration de la Caisse de Stabilisation des Prix des Hydrocarbures (CSPH), consolidant sa mainmise sur la chaîne des prix.

IV. La mécanique de précision : Du brut offshore aux lignes directes

Loin de l'anarchie, la SNH fonctionne comme une horloge suisse. Sous l'autorité d'Adolphe Moudiki, l'entreprise a institutionnalisé une interdépendance stricte entre la Direction de la Production (la technique de Bayiha) et la Direction Commerciale (les ventes de Libock).

Le circuit de la rente suit une trajectoire en trois temps :

1- La certification des volumes (Amont) : Le cabinet de Bernard Bayiha validait avec précision les volumes extraits des plateformes offshores. Ce rempart technique évitait que le Cameroun ne soit spolié par ses partenaires.

2- L'enlèvement et le trading (Aval) : Une fois ces volumes certifiés, l'équipe d'Yves Éric Libock prenait le relais. Elle organisait les appels d'offres, sélectionnait les traders internationaux et planifiait les enlèvements de cargaisons au terminal de Kribi.

3- L'arbitrage de façade face aux bailleurs : Lors des exercices de transparence, ce binôme formait un bouclier. Face au FMI ou à l'Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), Libock défendait les chiffres du commodity trading tandis que Bayiha justifiait les coûts de production. Une rigueur interne irréprochable, mais destinée à masquer un système de vases communicants.

V. Enquête : Bayiha et Libock sont-ils comptables du secret pétrolier ?

Une question centrale hante la gouvernance extractive camerounaise : les deux directeurs ont-ils sciemment dissimulé la réalité des chiffres de la production ?
Pour y répondre, la cellule investigation a décortiqué les circuits financiers de l’État. L'analyse démontre que Bernard Bayiha et Yves Éric Libock ne peuvent être qualifiés d'« auteurs personnels » de détournements ou de fraudes à des fins privées. Ils ont, en réalité, été les architectes légaux d'un système conçu pour institutionnaliser la raison d'État.
« Leurs données internes étaient techniquement exactes. Le problème n'est pas la falsification, mais la destination budgétaire de l'argent et le refus de publication. »

Le secret d'État des « lignes directes » :

La véritable opacité intervient après la vente du brut par la direction commerciale. Au lieu d'atterrir intégralement dans les caisses du Trésor Public et d'être débattus à l'Assemblée nationale, des flux massifs de capitaux prenaient des voies dérogatoires. Ces fonds alimentaient le système de shadow banking de la Présidence, finançant hors-budget les dépenses de souveraineté, la sécurité ou le Cabinet Civil. En consolidant ce circuit, le tandem a rendu possible cette évaporation de la traçabilité budgétaire.

Le mur de la SNH face au FMI et à l’ITIE :

La suspension du Cameroun par l'ITIE internationale en mars 2024 illustre ce point de rupture. Ce que les auditeurs internationaux reprochent à la SNH, ce ne sont pas des erreurs de calcul de ses ingénieurs. C'est l'application stricte d'une politique de confidentialité ordonnée par la Présidence. En refusant de rendre publics les contrats pétroliers intégraux et l’identité des intermédiaires financiers, le directoire de la SNH a érigé l'entreprise en véritable boîte noire.

CE QUE JE CROIS

Je pense qu’ils sont les serviteurs d'un régime qui s'est servi de leur dévotion!

Faire le procès personnel de Bernard Bayiha ou d'Yves Éric Libock serait une erreur d'analyse. Ces hommes apparaissent comme des fonctionnaires d'élite, ayant mis la haute technicité de l'ingénierie et du trading au service de la survie financière du régime de Paul Biya.

Ils ont protégé le secret des chiffres non pas par enrichissement personnel, mais par devoir de réserve et obéissance absolue à la gouvernance centralisée d'Adolphe Moudiki. Le procès de l'opacité pétrolière au Cameroun n'est pas un scandale d'hommes, mais un procès structurel : celui d'un système politique qui a choisi d'utiliser sa société nationale comme un instrument de conservation du pouvoir plutôt que comme un levier de développement pour ses citoyens.

Loïc K