En moins d'un an, le plan de relance d'urgence de la Société nationale de raffinage a été enterré. Jeune Afrique révèle comment le ministre des Finances Louis Paul Motaze a repris la main sur un dossier stratégique, et pourquoi le partenariat public-privé constitue désormais la seule voie crédible pour ressusciter une raffinerie à l'arrêt depuis 2019.
Il aura vécu moins d'un an. « Parras 24 », le plan de relance d'urgence de la Société nationale de raffinage (Sonara), évalué à 300 milliards de FCFA et adopté par son conseil d'administration, a été officiellement enterré lors d'un sondage de marché organisé par le gouvernement camerounais les 29 et 30 juin 2026 à Yaoundé. Un abandon qui, comme le révèle Jeune Afrique dans une enquête exclusive, marque bien plus qu'un simple changement de stratégie industrielle : c'est une reprise en main politique du dossier Sonara au plus haut niveau de l'État camerounais.
Jeune Afrique révèle que l'abandon de Parras 24 s'accompagne d'un changement d'acteur clé dans la conduite du dossier. C'est désormais le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, qui tient les rênes — avec l'aval explicite de la présidence de la République. Le 14 avril 2026, une commission multisectorielle d'accompagnement a été créée, coordonnée par Martial Valery Zang, collaborateur du ministre, avec pour mission de déboucher sur la conclusion d'un partenariat public-privé (PPP). Le modèle retenu est le DBFM — conception, construction, financement et maintenance — présenté lors du sondage de marché comme la formule la plus adaptée pour relancer l'unité industrielle de Limbé.
Ce repositionnement politique n'est pas anodin. En confiant le dossier au ministre des Finances plutôt qu'au ministère des Mines ou à la direction de la Sonara elle-même, Yaoundé signale que la reconstruction de la raffinerie est d'abord une question de mobilisation de capitaux — et que c'est à ce niveau que les décisions se prendront désormais.
Avant d'aller chercher des partenaires privés, Yaoundé a procédé à un travail de mise en ordre financière de la Sonara, dont Jeune Afrique détaille les contours. Un apport de 165,4 milliards de FCFA a permis de porter le capital de la société à 184,9 milliards de FCFA en 2025, soit une hausse de 848 %. L'État, qui détient 96 % des parts, a intégralement apuré une dette bancaire et fournisseurs qui atteignait 381 milliards de FCFA. Et la Sonara affiche désormais un chiffre d'affaires de 317,6 milliards de FCFA sur l'exercice écoulé — en hausse de 130 % — pour une perte ramenée à 34,3 milliards, en recul de 81,8 %.
Ce redressement spectaculaire des indicateurs financiers a été rendu possible par deux mécanismes identifiés par Jeune Afrique : la révision de la structure des prix des carburants à la pompe en avril 2020, avec l'ajout d'une ligne « soutien à la raffinerie » prélevant 47,88 FCFA par litre vendu, et une nouvelle ligne « modernisation des infrastructures » de 22,50 FCFA par litre introduite en mai 2024. En clair : ce sont les automobilistes et les consommateurs camerounais qui, à leur insu, financent depuis six ans la survie et la mise en valeur d'une raffinerie à l'arrêt.
Le plan à double détente validé par Paul Biya
Le projet industriel validé par le président Paul Biya est ambitieux. Selon les révélations de Jeune Afrique, il prévoit un investissement total de 700 milliards de FCFA — soit plus d'un milliard d'euros — articulé en deux phases : d'abord la réhabilitation du site sinistré, chiffrée à 292 milliards, puis sa modernisation par l'installation d'un hydrocracker — solution technologique permettant de raffiner le brut local en réduisant au maximum les déchets — évaluée à 408 milliards supplémentaires. Un retour partiel au projet « Sonara 2010 », qui prévoyait déjà cette installation depuis une quinzaine d'années, avant que l'incendie de mai 2019 — ayant endommagé quatre des treize unités de raffinage et un bac de brut — ne vienne tout remettre à zéro.
Pour convaincre des investisseurs privés de s'engager sur un projet de cette envergure, Yaoundé a imaginé un mécanisme de garantie original que Jeune Afrique met en lumière. En combinant les 47,88 FCFA de la ligne « soutien à la raffinerie » à la capacité de production envisagée de 3,5 millions de tonnes métriques par an, une source proche du dossier interrogée par Jeune Afrique estime qu'un revenu annuel de plus de 167 milliards de FCFA peut être dégagé — de quoi amortir le financement global en moins de six ans. En ajoutant la ligne « modernisation des infrastructures » à cette garantie, le délai d'amortissement se raccourcirait encore davantage.
Sur le papier, l'argument est séduisant. Dans la pratique, les investisseurs présents au sondage de Yaoundé ont émis une réserve majeure : la capacité de production de 3,5 millions de tonnes métriques retenue est jugée insuffisante pour assurer la rentabilité du projet. Selon Jeune Afrique, beaucoup ont estimé qu'il faudrait monter à 5 millions de tonnes au minimum — et des experts locaux citent le chiffre de 7 millions comme horizon cohérent pour des installations destinées à fonctionner trente ans dans un marché dominé par la méga-raffinerie Dangote du Nigeria.
Le rapport d'avant-projet détaillé confié au cabinet français Axens, attendu avant la fin 2026, apportera des éléments de réponse. L'appel d'offres pour recruter un partenaire stratégique ne pourra être lancé qu'ensuite. La route vers une Sonara opérationnelle est encore longue — mais pour la première fois depuis 2019, elle semble avoir une direction.









