Actualités of Thursday, 16 July 2026

Source: www.camerounweb.com

L'or camerounais à Dubaï : anatomie d'un blanchiment à grande échelle qui coûte des milliards à l'État

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95 % de l'or produit au Cameroun échappe aux circuits légaux. Valises diplomatiques, couvertures de compagnies aériennes, réseaux de collecteurs sans papiers : Jeune Afrique décortique la mécanique économique d'un blanchiment organisé qui prive le Cameroun de recettes fiscales colossales et alimente les marchés mondiaux de l'or avec du métal non traçable.

Douala / Dubaï — À Dubaï, l'or arrive de partout et repart transformé vers les marchés financiers mondiaux. La cité-État des Émirats arabes unis est devenue, au fil des années, la principale plateforme mondiale de transit et de raffinage de l'or issu des zones de conflit et des pays à gouvernance minière défaillante. Le Cameroun y occupe, selon les révélations de Jeune Afrique, une place de premier rang — non pas comme grand producteur d'or, mais comme grand exportateur clandestin.

Le premier chiffre révélé par Jeune Afrique dans ce deuxième volet de son enquête sur l'or camerounais est celui qui résume le mieux l'ampleur du problème : à peine 5 % de la production nationale d'or transite par des circuits légaux. Les 95 % restants quittent le territoire par des voies illicites — principalement aéroportuaires. Ce ratio n'est pas le signe d'un secteur informel mal encadré. C'est celui d'un système criminalisé où l'illégalité est la norme et la légalité, l'exception.

Pour comprendre comment ce système fonctionne économiquement, il faut suivre l'or depuis sa production jusqu'à son arrivée sur le marché de Dubaï. Jeune Afrique en reconstitue le parcours avec une précision documentaire remarquable.

Le voyage de l'or camerounais illégal commence dans les sites d'extraction de la région de l'Est, où des orpailleurs artisanaux ou des opérateurs semi-industriels extraient le minerai. Dès la première transaction, le vide documentaire s'installe : aucun papier n'est signé entre l'orpailleur et le collecteur, aucun document entre le collecteur et le bureau d'achat, aucune mention obligatoire du site d'extraction. Une opacité totale qui rend toute traçabilité ultérieure impossible.

L'or remonte ensuite vers les grandes villes — Douala ou Yaoundé — où il est vendu à des bureaux d'achat, dont certains délivrent, moyennant corruption d'agents publics, de faux certificats d'origine. C'est ici que s'opère le premier blanchiment : de minerai illégal sans provenance documentée, il devient de l'or « camerounais » avec une certification officielle. Prêt à l'export.

Pour acheminer l'or vers Dubaï, les trafiquants ont fait un choix logistique documenté par Jeune Afrique : l'avion. « Le transport des métaux précieux ne se fait pas par la mer. Comme tout produit premium, l'or se transporte essentiellement par avion, compte tenu du caractère pressant de la demande et des délais de livraison assez réduits », explique à Jeune Afrique un logisticien ayant travaillé à Douala. La rumeur de pistes clandestines dans la brousse camerounaise circule, mais la réalité est plus audacieuse encore : l'or passe par les aéroports officiels, Douala et Yaoundé en tête.

Les méthodes de dissimulation recensées par Jeune Afrique sont variées. Des couvertures de passagers de compagnies aériennes — comme dans la saisie spectaculaire d'août 2019, où 60 kilos d'or avaient été découverts dissimulés dans les couvertures d'Ethiopian Airlines. Des valises diplomatiques, qui bénéficient d'une immunité de contrôle. Des bagages de personnalités bénéficiant de protections consulaires ou officielles. À chaque fois, le même objectif : franchir les portiques de contrôle de l'ASU — l'Airport Security Unit liée au BIR — sans que le métal ne soit détecté, ou sans que sa détection n'entraîne de conséquences.
Dubaï : le bout du chemin, le début du blanchiment financier
Une fois arrivé à Dubaï, l'or camerounais entre dans les circuits de raffinage et de négoce des Émirats. Refondu, certifié, revalorisé, il perd toute trace de son origine illicite pour devenir un métal précieux parfaitement légal, négociable sur les marchés internationaux. C'est là que s'opère le blanchiment financier définitif : les milliards de FCFA de valeur non déclarée au Cameroun se transforment en revenus propres pour des acteurs qui résident, pour certains, à Dubaï même.
Selon les informations recueillies par Jeune Afrique dans le cadre de l'enquête du Tribunal criminel spécial, plusieurs proches d'Oswald Baboke — directeur adjoint du cabinet civil du président Biya, lui-même auditionné trois fois par le TCS — résident à Dubaï et font l'objet d'une analyse approfondie de leurs circuits financiers et commerciaux par des agents de la DGRE.

En termes strictement économiques, le bilan de ce système est catastrophique pour l'État camerounais. Sur cinq ans, la Sonamines estime à près de 2 000 milliards de FCFA — soit 3 milliards d'euros — les pertes liées aux exportations illicites. Sur onze ans, le Centre pour l'environnement et le développement chiffre à 843,8 milliards de FCFA les impôts et droits compromis. Et tout cela pour une contribution du secteur minier au PIB camerounais qui peine à dépasser 1 % — un chiffre que Jeune Afrique qualifie d'emblématique de l'échec d'un État à valoriser ses propres ressources.

Tant que les aéroports resteront des passoires, tant que les certificats d'origine se négocieront comme des marchandises, et tant que les saisies d'or se solderont par des libérations discrètes plutôt que par des condamnations, l'or camerounais continuera de s'envoler vers Dubaï — et les milliards avec lui.