La hausse préoccupante de la consommation d'alcool chez les jeunes au Cameroun montre une augmentation des addictions, des décès associés et une forte exposition des étudiants et des moins de 40 ans. On attribue cette situation à la banalisation de l'alcool, à la faiblesse des contrôles, à l'influence des réseaux sociaux et au poids économique de l'industrie brassicole.
Dans les bars de Yaoundé et de Douala comme dans les débits clandestins des villes secondaires, un même constat s'impose : les consommateurs d'alcool rajeunissent, et leur consommation s'intensifie. Ce qui relevait autrefois d'un rite de passage occasionnel est devenu, pour une partie croissante de la jeunesse camerounaise, une pratique régulière, banalisée, et lourde de conséquences que les pouvoirs publics peinent encore à endiguer.
Une réalité que les chiffres ne peuvent plus dissimuler
Les données disponibles dessinent un tableau préoccupant. Une étude publiée dans la revue Health Sciences and Diseases, relayée en 2024 par la Coalition des Consommateurs Camerounais (CCC), a établi qu'une très large majorité d'étudiants universitaires camerounais est concernée par une consommation abusive d'alcool, les jeunes hommes étant les plus touchés.
Au niveau national, l'abus d'alcool serait associé à plus de 74 000 décès chaque année, selon les chiffres présentés par la CCC lors du lancement de sa campagne de sensibilisation à Yaoundé, en août 2024.
Du côté des autorités sanitaires, le Comité national de lutte contre la drogue (CNLD) confirme la tendance : le nombre de patients pris en charge dans les centres d'addictologie du pays est passé de 1 719 cas en 2023 à 2 057 en 2024, avec une nette surreprésentation des moins de 40 ans, et en particulier de la tranche des 20-24 ans, la plus exposée aux substances psychoactives, alcool compris.
Chronologie d'une prise de conscience tardive
• 2019 — Un rapport du cabinet LV Next Century pointe l'ampleur du marché camerounais de la bière, confirmant le poids économique considérable du secteur des boissons alcoolisées.
• 2023 — Le ministère de la Santé publique recense 378 cas liés à l'alcool parmi les patients suivis pour usage de substances, derrière le cannabis mais devant le tabac ; les 20-29 ans concentrent l'essentiel des cas.
• 21 août 2024 — La Coalition des Consommateurs Camerounais lance à Yaoundé, avec l'appui du REMAPSEN et du CONACO, une campagne nationale de sensibilisation contre l'abus d'alcool, dénonçant plus de 74 000 décès annuels et un taux alarmant d'abus chez les étudiants.
• 2024 — Le CNLD confirme la hausse du nombre de patients pris en charge pour addiction, avec une prédominance persistante des jeunes de moins de 40 ans.
• 2025 — Les enquêtes de l'Institut National de la Statistique intègrent désormais l'âge de la première consommation d'alcool comme indicateur de suivi, signe que la précocité de l'exposition est reconnue comme un enjeu de santé publique à part entière.
Les ressorts d'une consommation qui échappe à tout contrôle
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cette dérive. La faiblesse des contrôles sur la vente d'alcool aux mineurs, la multiplication des débits informels, la pression sociale exercée par les pairs, l'influence des réseaux sociaux qui valorisent l'ivresse comme signe de réussite ou de désinhibition, et l'absence de politiques publiques suffisamment dissuasives forment un terreau propice à la banalisation.
À cela s'ajoute un paradoxe économique : l'industrie brassicole et les circuits de distribution qu'elle fait vivre pèsent lourd dans l'économie nationale, ce qui explique en partie la frilosité des pouvoirs publics à légiférer plus fermement, malgré les alertes répétées des associations de consommateurs et des professionnels de santé.
Chiffres vérifiables, en hectolitres et en francs CFA, avec les sources.
Volumes de bière (marché camerounais)
2011
5,5 millions hL
SABC : 4,8 millions hL (85% du marché)
2014
6,66 millions hL (666 millions L, +6,5%)
2015
SABC : 5 millions hL (-5,7%, 78% du marché)
2016
~6,5 millions hL (650 millions L)
2017
6,54 millions hL (653,9 millions L, -0,1%)
2018
SABC seule : 4,655 millions hL (465,5 millions L, -1,6%)
2024 (estimation récente)
~7 millions hL/an, Cameroun classé 3ᵉ consommateur d'Afrique derrière Nigeria (~20M hL) et Afrique du Sud (~19M hL)
Chiffre d'affaires et fiscalité (toutes boissons, SABC)
2022
733 milliards FCFA
1,096 milliard de litres vendus (bière 73,9% du volume)
2023
729 milliards FCFA
1,1 milliard de litres vendus ; taxes payées : 367 milliards FCFA (50,3% du CA)
2024
~800 milliards FCFA Plus d'1 milliard de litres vendus
Une urgence qui n'admet plus de tergiversations
À quoi servent alors ces ministères sensés lutter contre la dépravation de la jeunesse
1. Ministère de la Jeunesse et de l’Éducation civique (MINJEC) sensé coordonner la politique gouvernementale en matière de jeunesse, d’éducation civique, de promotion des valeurs citoyennes et d’encadrement moral.
2. Ministère de l’Éducation de Base (MINEDUB) : éducation des enfants et transmission des valeurs dès le primaire.
3. Ministère des Enseignements secondaires (MINESEC) : encadrement des adolescents et lutte contre les violences, les drogues et les comportements à risque en milieu scolaire.
4. Ministère de l’Enseignement supérieur (MINESUP) : prévention des violences, des addictions et promotion de la citoyenneté dans les universités.
5. Ministère de la Santé publique (MINSANTÉ) : prévention des addictions (alcool, drogues), santé mentale, santé sexuelle et reproductive.
6. Ministère des Affaires sociales (MINAS) : protection des enfants et des jeunes vulnérables, prise en charge sociale.
7. Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF) : soutien à la cellule familiale, protection des mineurs et prévention des violences.
8. Ministère des Sports et de l’Éducation physique (MINSEP) : promotion du sport comme levier d’encadrement et d’insertion des jeunes.
9. Ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle (MINEFOP) : insertion professionnelle des jeunes afin de réduire les facteurs de marginalisation.
10. Ministère de la Communication (MINCOM) : sensibilisation du public et encadrement de certaines campagnes médiatiques.
11. Ministère des Arts et de la Culture (MINAC) : promotion des valeurs culturelles et civiques.
12. Ministère de l’Administration territoriale (MINAT) : maintien de l’ordre public, suivi des associations et prévention de certaines formes de radicalisation.
13. Ministère de la Défense (MINDEF) et Délégation générale à la Sûreté nationale (DGSN) : lutte contre les trafics de drogues, la délinquance juvénile et les violences.
Messieurs les ministres…
Il ne s'agit plus de s'interroger sur la réalité du phénomène, mais d'agir.
À travers le contrôle effectif de l'âge légal de consommation, la régulation stricte de la publicité ciblant les jeunes, le renforcement des capacités de prise en charge en addictologie et une politique de prévention construite dès le collège.
Faute de quoi, c'est une génération entière que le Cameroun risque de sacrifier sur l'autel d'une industrie prospère et d'une indifférence institutionnelle persistante.
En passant
Douala la jeunesse de Douala dépense 4,5 millions de francs chaque jour pour boire.
Armel MBATCHOU









