Derrière la croisade du ministre camerounais de l'Administration territoriale contre les dérives religieuses se cachent des méthodes qui inquiètent juristes et observateurs. Jeune Afrique révèle les dessous d'un interventionnisme d'État qui a déjà coûté son poste à un général et essuyé un revers judiciaire cinglant.
La formule est restée dans les mémoires. « La tolérance administrative est terminée. » Prononcée par Paul Atanga Nji, ministre camerounais de l'Administration territoriale, elle sonne comme une déclaration de guerre. Mais une guerre contre qui, exactement, et au nom de quoi ? C'est ce que Jeune Afrique a enquêté, révélant les contours d'une offensive contre les religions dites de réveil qui mêle, dans des proportions troublantes, légitimité républicaine et dérapages institutionnels.
Les chiffres communiqués par le ministère de l'Administration territoriale et révélés par Jeune Afrique donnent le vertige : près de 1 400 églises de réveil exerçant illégalement ont déjà été fermées ou sont en passe de l'être sur l'ensemble du territoire camerounais. Une offensive administrative de grande ampleur, sans équivalent dans l'histoire récente du pays, qui s'accompagne d'un projet de réforme structurelle de l'encadrement des cultes : création d'un fichier national des congrégations religieuses, identification systématique des responsables, obligation de transmettre un rapport annuel d'activité, élaboration d'une feuille de route commune à toutes les organisations légalement reconnues.
Le déclencheur immédiat de cette vague répressive est documenté par Jeune Afrique : l'assassinat brutal d'une fillette de 11 ans à Nkolndongo, quartier de Yaoundé, dont l'auteure présumée — présentée comme fidèle de l'Église évangélique Vie et Paix — aurait agi sous l'influence d'un « prophète » de sa communauté. Pour Paul Atanga Nji, ce drame illustre un mal systémique : des églises devenues, selon lui, « des instruments de manipulation et d'emprise psychologique », gérées par « des brigands, des bandits qui ont détruit des familles, raconté des mensonges et manipulé des populations ».
Le fond du problème est réel. Les dérives de certaines organisations religieuses au Cameroun — escroqueries financières, emprise psychologique, pratiques médicales alternatives dangereuses — sont documentées et dénoncées de longue date par les associations de protection des consommateurs et les familles victimes. Mais la méthode choisie par le ministre — fermeture administrative massive, interventions directes dans les conflits internes des églises — soulève des questions de droit que les tribunaux commencent à trancher.
Car Jeune Afrique révèle un épisode significatif qui relativise l'omnipotence d'Atanga Nji en matière religieuse. En novembre 2024, le Tribunal administratif du Centre a suspendu une décision ministérielle par laquelle Paul Atanga Nji avait reconnu le pasteur Abate François à la tête de la Vraie Église de Dieu du Cameroun — en lieu et place du pasteur Tchana Landry, pourtant élu conformément aux statuts de l'organisation lors d'un conflit successoral interne.
La juridiction a estimé sans ambiguïté que l'administration s'était immiscée dans un différend interne à une organisation religieuse, outrepassant ainsi les limites de sa compétence légale. Un revers juridique que Jeune Afrique qualifie de « sérieux », et qui rappelle une réalité constitutionnelle fondamentale : la liberté de culte et l'autonomie des organisations confessionnelles sont protégées par le droit, y compris contre les velléités de contrôle d'un ministre aussi déterminé que Paul Atanga Nji.
Mais l'épisode le plus frappant révélé par Jeune Afrique concerne un affrontement autrement plus grave, aux conséquences personnelles dramatiques pour son protagoniste. En 2023, la crise interne qui déchirait l'Église évangélique du Cameroun (EEC) avait conduit Paul Atanga Nji à s'opposer publiquement au général de division Esaïe Ngambou, figure influente de cette communauté religieuse. Le désaccord portait sur la gestion du conflit interne de l'église et sur le rôle que le ministère entendait jouer dans sa résolution.
Quelques semaines après cet affrontement, un décret présidentiel admettait le général Esaïe Ngambou à faire valoir ses droits en deuxième section — formule administrative désignant, pour les officiers généraux, une mise à la retraite. Jeune Afrique note que « beaucoup y ont vu un lien » avec le différend qui opposait l'intéressé au ministre. Si ce lien de causalité est avéré, il signifie qu'un désaccord sur la gestion d'une église aura suffi à mettre fin à la carrière d'un général camerounais. Une conclusion qui dit tout de l'étendue réelle du pouvoir d'Atanga Nji — et de ses limites morales.
Ce tableau, brossé avec précision par Jeune Afrique, révèle un personnage complexe dont la foi catholique sincère et le mécénat généreux coexistent avec un interventionnisme administratif dans le champ religieux qui inquiète juristes et défenseurs des libertés. La frontière entre protection de l'ordre public et ingérence dans la liberté de conscience est ténue. Le Tribunal administratif du Centre a déjà indiqué, une fois, où elle se situe. Paul Atanga Nji, lui, semble déterminé à la tester encore.









