Louis Paul Motaze, ministre des Finances, vient de lâcher un chiffre qui donne le vertige : les fraudes aux allocations familiales font perdre à l'État camerounais près de 20 milliards de FCFA par mois. Et les secteurs les plus touchés sont connus : l'éducation et la sécurité — deux corps de fonctionnaires dont les effectifs pléthoriques et la dispersion géographique créent des conditions idéales pour les déclarations frauduleuses d'enfants fictifs. Le ministre entend récupérer ces sommes. Un audit de 24 mois a été lancé. Et des sanctions lourdes sont annoncées.
Les données du ministère des Finances sont éloquentes. Le nombre d'enfants déclarés par les agents de l'État est passé de 594 728 en juin 2024 à plus de 923 000 en mars 2026 — soit une hausse de 55% en à peine 21 mois. Cette explosion démographique administrative coïncide très exactement avec une décision gouvernementale : la revalorisation de l'allocation familiale de 2 800 à 4 500 FCFA par mois et par enfant déclaré. Dès que l'État augmente la prime, le nombre d'enfants déclarés explose. La corrélation est si flagrante qu'elle ne laisse aucun doute sur sa nature : c'est de la fraude organisée.
L'impact budgétaire est tout aussi spectaculaire. L'enveloppe annuelle dédiée aux allocations familiales est passée de 21 milliards à près de 38 milliards de FCFA — une hausse de 17 milliards par an dont une part significative correspond à des enfants qui n'existent pas, ou qui existent mais sont déclarés plusieurs fois. Motaze, en révélant que les fraudes représentent 20 milliards de FCFA par mois, dit que sur les 38 milliards annuels officiellement budgétés, une proportion alarmante part dans les poches de fonctionnaires indélicats.
Face à ce qu'il qualifie sans ambiguïté d'arnaque généralisée, Louis Paul Motaze a lancé une réponse institutionnelle coordonnée. Un comité interministériel a été créé — placé sous son autorité et celle du ministère de la Fonction Publique et de la Réforme Administrative — impliquant également le ministère de la Défense, la Délégation Générale à la Sûreté Nationale et le Bureau National de l'État Civil. La présence de la Défense et de la Sûreté Nationale confirme ce que Motaze indique en exclusivité : ce sont l'éducation et la sécurité — militaires, gendarmes, policiers — les principaux secteurs concernés par les fraudes. Les mêmes militaires dont Jeune Afrique révélait récemment qu'ils se plaignaient de primes impayées — et qui, pour certains d'entre eux, compensent peut-être en déclarant des enfants fictifs.
L'audit durera 24 mois et permettra, selon le ministère, de «déceler les failles, assainir le fichier solde et appliquer de lourdes sanctions contre les agents de l'État reconnus coupables». Les fraudeurs devront «s'expliquer et rembourser les sommes perçues indûment» — une exigence de remboursement qui, sur des mois ou des années de fraude à des centaines de milliers de FCFA par agent, pourrait représenter des sommes considérables.
L'ironie de cette révélation n'aura pas échappé aux observateurs. Alors que le futur remaniement gouvernemental prépare un ministère du Contrôle Supérieur de l'État et de la Transparence Publique — révélé en exclusivité par Jeune Afrique —, et que Pascal Messanga Nyamding déclarait sur Vision 4 que «70% de certains membres du gouvernement auraient perdu leur poste si on les limogeait au moindre scandale», voilà que le propre État découvre qu'il se fait dépouiller de 20 milliards par mois par ses propres agents. Les réformeurs de l'administration et les fraudeurs de l'administration sont souvent les mêmes — ou évoluent dans le même système.
«Le Cameroun nous appartient tous. Il n'est donc pas acceptable que certaines personnes veuillent indûment profiter des caisses de l'État», déclare Xavier Essomba, coordonnateur de l'ONG MyLive — résumant l'indignation d'une société civile qui voit des fonctionnaires gonfler artificiellement leur nombre d'enfants pendant que d'autres soldats menacent de faire grève pour obtenir leurs primes.









