Il y a des phrases qui ont le mérite de nommer clairement ce que tout le monde sait mais que peu osent dire depuis un plateau de télévision camerounais. Valère Bessala en a prononcé plusieurs ce jour sur Info TV dans l'émission Libre Expression — et elles méritent d'être entendues, précisément parce qu'elles disent ce que le silence des autres confirme.
«Jeune Afrique fait ce que les médias camerounais ne peuvent pas faire»
Son point de départ est un constat sur le paysage médiatique camerounais que le classement RSF 2026 — qui place le Cameroun au 133ème rang mondial avec Paul Biya qualifié de «prédateur de la liberté de la presse» — valide statistiquement. «Jeune Afrique fait, à l'extérieur ou à l'international, ce que les journaux camerounais, les médias camerounais ne peuvent pas faire parce qu'ils vivent sous la pression permanente de ce régime», dit Bessala sans détour. Une phrase qui n'est pas une critique de la presse camerounaise — c'est une description de ses conditions d'existence.
Jeune Afrique révèle que Franck Biya a adressé une note secrète réclamant la tête du patron de la DGRE. Jeune Afrique révèle que Paul Biya a chuté lors de la réception du 20 mai. Jeune Afrique révèle que des conseillers américains ont empêché un voyage médical pour des raisons d'image. Ces informations existent. Elles circulent. Mais elles n'auraient jamais été publiées par un média basé à Yaoundé — pas parce que les journalistes camerounais ne les connaissent pas, mais parce que les publier aurait des conséquences.
«Même dans la modération, vous essayez d'enjoliver les bords»
Bessala va plus loin — et il vise aussi ses interlocuteurs du moment, les animateurs du plateau d'Info TV eux-mêmes. «Même dans la modération, que vous essayez d'enjoliver les bords, parce qu'il faut protéger aussi vos médias», dit-il — s'adressant directement à ceux qui l'interrogent. Une autocritique collective formulée à voix haute : même les médias qui acceptent d'accueillir des voix critiques pratiquent une forme d'autocensure dans l'animation, dans la formulation des questions, dans le découpage des sujets. Parce que le média lui-même doit survivre après l'émission.
C'est une réalité que Jeune Afrique avait documentée dans son rapport RSF 2026 : l'aide à la presse camerounaise «dépend de l'alignement des médias sur les positions du régime». Un système de financement conditionnel qui crée une dépendance structurelle entre la survie économique d'un média et son degré de conformité éditoriale.
«Celui qui parle n'est pas toujours libre après avoir parlé»
La phrase la plus forte de toute cette intervention est peut-être la plus simple : «La parole est libre. Mais généralement, celui qui parle n'est pas toujours libre après avoir parlé. C'est ça le Cameroun.» Une formulation d'une économie lapidaire qui dit l'essentiel sur le rapport entre liberté formelle et liberté réelle dans un pays où des militants ont été arrêtés pour avoir partagé un procès-verbal, où le Professeur Aba'a Oyono a été enlevé et torturé pour ses prises de position télévisées, où Martinez Zogo est mort pour ses révélations radiophoniques.
La parole est libre — dans les textes, dans la Constitution, dans les discours officiels. Mais le corps de celui qui parle, lui, peut ne plus l'être. C'est la menace qui plane, non dite, sur chaque journaliste, chaque analyste, chaque citoyen qui ose nommer ce qu'il voit.
Bessala conclut avec une lucidité qui force le respect. «Nous autres, nous sommes des casse-cous. Nous attendons peut-être aussi qu'un jour on nous prenne, mais on fait le job. On prend des risques.» Pas de bravoure affichée. Pas d'héroïsme proclamé. Juste la conscience tranquille d'un homme qui sait ce qu'il risque, qui l'accepte, et qui continue quand même. Parce que quelqu'un doit le faire.
Dans un pays où Souleymanou Tobi est mort en détention le jour de son audience, où des détenus postélectoraux attendent depuis dix mois un jugement qui n'arrive pas à une audience par mois, où la barbe de Souley Onohiolo pousse sans fin en attendant un remaniement qui ne vient pas — la voix de Valère Bessala sur un plateau d'Info TV est peut-être l'une des formes les plus quotidiennes et les plus concrètes du courage civique camerounais.









