Actualités of Friday, 15 May 2026

Source: www.camerounweb.com

David Wanedam et «La Fabrique à kamikazes» : Jeune Afrique présente l'homme qui a décidé de mettre «de la chair sur les os» de Boko Haram

Image illustrative Image illustrative

Il y a des hommes qui passent leur vie à documenter une guerre — et qui finissent par comprendre que les chiffres ne suffisent pas. David Wanedam est de ceux-là. Journaliste, chercheur, humanitaire — il cumule plus d'une décennie de présence dans les zones de conflit autour du lac Tchad, là où Boko Haram a semé la mort, l'exil et la terreur dans quatre pays simultanément. Et c'est cette accumulation d'expériences, de visages, de silences et de témoignages qui l'a conduit à faire un choix inattendu : écrire un roman. Jeune Afrique lui consacre un portrait exclusif dans son édition du 15 mai 2026 — révélant les ressorts d'une œuvre que le Cameroun et l'Afrique auraient tort de laisser passer inaperçue.

Du journalisme à la littérature : quand les faits ne suffisent plus
La trajectoire intellectuelle de David Wanedam vers la fiction est décrite par Jeune Afrique avec une précision qui dit la frustration d'un homme de terrain confronté aux limites de son métier. «Ce qui ressort souvent de cette guerre, ce sont des chiffres, des données froides. Les drames humains restent dans l'ombre», confie-t-il au journal. «Il y a des vies derrière ces chiffres : des familles qui se disloquent, des rêves qui se brisent. La fiction m'a permis de remettre de la chair sur ces os-là.»
Sa formule pour définir les trois approches du conflit est d'une clarté pédagogique remarquable : «Le journalisme dit ce qui s'est passé. La recherche explique pourquoi. La littérature vous fait ressentir comment.» En choisissant la littérature, Wanedam n'abandonne pas le journalisme — il le complète. Il comble le vide laissé par les articles et les rapports : celui de l'expérience subjective, de la peur, de la confusion, de la lente dérive d'une vie ordinaire vers l'horreur organisée.


Si Falmata est le personnage central du roman, Jeune Afrique révèle l'existence d'un second personnage féminin d'une importance cruciale : Vitna, soldate camerounaise. «Vitna est née d'une colère», confie Wanedam au journal. «Les femmes qui portent l'uniforme dans cette région, comme dans beaucoup d'autres à travers le monde, mènent deux guerres en même temps : contre l'ennemi désigné, les jihadistes, et contre le sexisme de leur propre hiérarchie.»

Cette double guerre — externe contre Boko Haram, interne contre les structures patriarcales de l'armée — est une réalité rarement documentée dans la littérature sur le conflit du lac Tchad. En donnant une voix à Vitna, Wanedam élargit considérablement le spectre de son récit : ce ne sont pas seulement les femmes victimes de Boko Haram qui sont invisibles. Ce sont aussi les femmes qui combattent Boko Haram — et qui doivent en même temps combattre leurs propres camarades.

Le terrain comme mémoire : les marchés, les enfants, le mil
L'une des révélations les plus poignantes de l'entretien accordé à Jeune Afrique concerne la manière dont David Wanedam décrit les zones de conflit — non pas comme des paysages de désolation continue, mais comme des espaces de vie paradoxale. «On imagine ces zones comme des espaces de chaos permanent. En réalité, la vie continue : les marchés, les enfants qui jouent, les femmes qui pilent le mil. La violence s'est installée dans cette normalité comme une mauvaise herbe. Et les gens ont appris à vivre avec.»

Cette image — la violence comme mauvaise herbe dans un jardin de normalité — est peut-être la contribution la plus originale de David Wanedam à la compréhension du conflit. Elle dit que Boko Haram ne règne pas sur des déserts humains, mais sur des communautés vivantes qui ont appris à négocier leur survie dans des conditions insupportables. Et que comprendre cela est la première condition pour espérer un jour les aider.

Un livre pour «les femmes dont personne ne connaîtra jamais le nom»
Jeune Afrique révèle enfin la dédicace morale de ce livre — que Wanedam n'a pas inscrite sur une page de titre mais exprimée dans ses mots : il a écrit «avant tout pour les femmes qui ont vécu ça et dont personne ne connaîtra jamais le nom». Mais aussi «pour les lecteurs africains» — auxquels il rappelle que «ce conflit se passe chez nous, et on en parle encore trop souvent comme d'une abstraction lointaine».

«La Fabrique à kamikazes» est une réponse littéraire à cette distance. Un roman qui dit : ces femmes existent, ont existé, ont souffert, ont tué, ont été tuées — et méritent qu'on comprenne comment et pourquoi. Un Camerounais a décidé de leur donner ce qu'aucun rapport humanitaire ne peut leur offrir : un visage, une voix, et peut-être, enfin, une place dans la mémoire collective africaine.