Actualités of Friday, 15 May 2026

Source: www.camerounweb.com

La Fabrique à kamikazes» : Jeune Afrique révèle les secrets de l'endoctrinement des femmes par Boko Haram selon David Wanedam

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«Ce n'est pas la violence qui est la plus effrayante. C'est la douceur avec laquelle ça commence.» Cette phrase du journaliste et chercheur camerounais David Wanedam, citée en exclusivité par Jeune Afrique dans son édition du 15 mai 2026, résume à elle seule ce que son premier roman «La Fabrique à kamikazes» tente de faire comprendre au monde : le mécanisme par lequel des femmes ordinaires deviennent des rouages d'une machine de mort. Paru fin avril au Salon International du Livre d'Abidjan (SILA), l'ouvrage — déjà publié en anglais au Nigeria en 2024 sous le titre Falmata and the Owners of God — revient dans une version française «plus intérieure», enrichie et profondément retravaillée.


La première contribution de David Wanedam au débat public sur Boko Haram est de nature épistémologique : l'endoctrinement n'a rien de mystérieux. «Ce n'est pas de la magie noire. C'est un processus froid, méthodique», confie-t-il à Jeune Afrique. Et l'auteur en détaille les étapes avec une précision qui glace : «On cible des femmes fragilisées. On les isole. On les nourrit, au sens propre et au sens figuré. On remplace leurs repères un par un. Et on leur offre quelque chose que beaucoup n'ont jamais eu : un sentiment d'appartenance, de puissance, de sens.»

Cette description est celle d'un processus de remplacement identitaire total — pas d'une conversion, pas d'une adhésion, mais d'une substitution progressive de tous les éléments constitutifs d'une personnalité par un système de valeurs new, porté par une organisation qui a tout intérêt à ce que ses nouvelles recrues n'aient plus rien à perdre ailleurs. «Le camp devient parfois le premier endroit où on leur dit qu'elles comptent, qu'elles ont un rôle, que leur mort servira à quelque chose. L'endoctrinement prend parce qu'il comble un vide», révèle Wanedam à Jeune Afrique.

Falmata : le personnage qui donne un visage à l'invisible
Au cœur du roman se trouve Falmata, jeune Nigériane enlevée par les jihadistes et «progressivement happée par les mécanismes de l'endoctrinement». Un personnage né selon l'auteur d'«une question simple : que se passe-t-il dans la tête d'une jeune femme normale ordinaire quand elle se retrouve au cœur de cette machine ?», confie-t-il à Jeune Afrique.


La réponse que Wanedam apporte à cette question est la raison d'être de son livre. Là où les rapports humanitaires et les analyses sécuritaires s'arrêtent aux statistiques — nombre d'attentats-suicides, nombre de kamikazes féminines recensées, nombre de victimes —, la fiction de David Wanedam plonge dans la subjectivité d'une femme qui n'avait pas choisi ce destin. «La littérature vous fait ressentir comment», dit-il à Jeune Afrique, là où «le journalisme dit ce qui s'est passé» et «la recherche explique pourquoi». Une trilogie épistémologique qui dit pourquoi la fiction est parfois l'outil le plus puissant pour comprendre la guerre.


La phrase la plus glaçante de l'entretien accordé par David Wanedam à Jeune Afrique est celle qu'il a entendue de la bouche même de membres de la secte : «Tant que la femme accouche, Boko Haram ne peut pas disparaître.» Une formule qui révèle la logique reproductrice et démographique qui sous-tend l'idéologie jihadiste — et qui explique pourquoi les femmes n'y sont pas des victimes périphériques mais des actrices centrales, à la fois reproductrices du groupe, agents de renseignement, logisticiennes et, in fine, kamikazes.

Selon les révélations de Jeune Afrique, le rapport des jihadistes aux femmes est «profondément ambigu» : «Ce sont des hommes d'une violence extrême, mais qui vouent aussi une forme d'adoration aux femmes. Ils pensent qu'en les honorant, ils se rapprochent du paradis et du martyre.» Une ambivalence qui permet à l'organisation de les exploiter sans les considérer comme leurs égales — et qui transforme cette «adoration» en instrument d'asservissement absolu.