Avec l’annonce du décès de l’honorable Théodore Alexandre Mbe Assae Mendomo, député RDPC des arrondissements de Djoum, Oveng et Mintom, le nombre de représentants de la chambre basse mort au cours de cette législature passe à 19 soit plus de 10% du nombre totale de députés au Cameroun. Mais paradoxalement, aucune de ces personnalités n’a été remplacée.
À l’Assemblée nationale, ces députés morts que personne ne remplace
Depuis 2020, plus de 18 députés camerounais sont décédés sans être remplacés, en violation du Code électoral. Une situation inédite qui révèle moins une faille juridique qu’un dysfonctionnement politique profond.
Une règle claire, une pratique inexistante
Sur le papier, le dispositif est sans ambiguïté. L’article 155 du Code électoral prévoit qu’en cas de vacance d’un siège à l’Assemblée nationale — notamment pour cause de décès — une élection partielle doit être organisée dans un délai maximal de douze mois.
Dans les faits, cette disposition est restée lettre morte.
Depuis le début de la législature issue des élections de février 2020, aucune élection partielle n’a été organisée pour remplacer les députés disparus. Le taux d’application de la loi est donc simple à établir : 0 %.
Une hécatombe silencieuse
Les décès ont été particulièrement nombreux au début de la législature. Entre 2020 et 2021, au moins neuf députés disparaissent, parmi lesquels :
-Emilia Monjowa Lifaka (Fako)
-Saraou Bernadette (Mayo-Kani)
-Yakouba Yaya (Mayo-Sava)
-Djibrilla Kaou (Mayo-Tsanaga)
-Isaac Ngahane (Wouri-Est)
-Claude Juimo Siewe Monthé, député RDPC du département du Haut-Nkam
La liste s’allonge au fil des années, avec notamment :
-Marguerite Aline Abomo Fama (Haute-Sanaga)
-Laurentine Koa Mfegue (Mefou-et-Afamba)
-Abe Michael Ndra (Donga-Mantung)
Au total, les estimations convergent vers plus de 18 députés décédés depuis 2020, sur un total de 180 sièges. Un chiffre qui équivaut à 10 % de l’effectif parlementaire, un niveau rarement observé sans correction institutionnelle.
Une représentation amputée
Chaque député camerounais représente en moyenne entre 150 000 et 200 000 citoyens. En cumulant les sièges restés vacants, près de trois millions de Camerounais se retrouvent sans représentation directe à l’Assemblée nationale.
Cette sous-représentation est loin d’être uniforme. Elle touche en priorité :
-l’Extrême-Nord (Mayo-Sava, Mayo-Tsanaga, Mayo-Kani, Mayo-Louti)
-le Centre (Lékié, Haute-Sanaga, Mefou-et-Afamba)
-certaines zones en crise comme le Nord-Ouest et le Sud-Ouest
Dans ces régions, déjà fragilisées par des enjeux sécuritaires ou socio-économiques, le déficit de représentation s’ajoute à d’autres formes de marginalisation.
Un phénomène ancien, mais aggravé
Le non-remplacement des parlementaires n’est pas une nouveauté. Lors de la législature précédente (2013–2018), plusieurs députés et sénateurs décédés n’avaient déjà pas été remplacés.
Mais depuis 2020, le phénomène a changé d’échelle :
-nombre de décès plus élevé
-durée de vacance plus longue
-absence totale de correction
Surtout, un élément intrigue : la difficulté à établir une liste exhaustive des députés décédés. Les données publiques sont fragmentaires, parfois contradictoires, et aucun registre officiel consolidé n’est accessible.
Le paradoxe du RDPC
Autre singularité : la quasi-totalité des députés décédés appartiennent au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). En théorie, le parti au pouvoir est donc le principal perdant de ces vacances de sièges. Pourtant, il ne pousse pas à l’organisation d’élections partielles.
Ce paradoxe éclaire une réalité plus profonde : l’équilibre politique ne dépend pas du nombre exact de députés en fonction. Avec une majorité écrasante, l’absence de quelques élus ne remet pas en cause la domination parlementaire.
Des justifications peu convaincantes
Plusieurs arguments sont avancés pour expliquer cette inertie :
-le coût des élections partielles
-les contraintes logistiques
-la pandémie de Covid-19
Mais ces explications résistent mal à l’analyse.
D’une part, le Code électoral ne prévoit aucune exception budgétaire. D’autre part, d’autres pays africains confrontés à des contraintes similaires continuent d’organiser des partielles.
Une exception camerounaise en Afrique
La comparaison régionale est sans appel :
-au Ghana, les élections partielles sont organisées en quelques mois
-au Nigeria, elles sont maintenues malgré l’insécurité
-au Kenya, le remplacement est rapide pour éviter toute vacance prolongée
-au Sénégal, le système de suppléants empêche toute interruption de représentation
Dans ce paysage, le Cameroun apparaît comme une exception : un pays où des sièges parlementaires peuvent rester vacants pendant des années sans réaction institutionnelle.
Une loi sans contrainte
Au-delà des justifications conjoncturelles, le problème est structurel. L’organisation des élections dépend de l’exécutif, et aucune institution — ni ELECAM, ni le Conseil constitutionnel — ne peut imposer le respect du calendrier légal.
Résultat : une disposition pourtant claire du Code électoral devient non contraignante dans la pratique.
Un Parlement à géométrie variable
Ce qui se dessine, en creux, est un Parlement dont la composition réelle fluctue sans mécanisme de correction.
L’Assemblée nationale continue de siéger, de voter les lois et de contrôler — en théorie — l’action gouvernementale. Mais elle le fait avec :
-des sièges vacants
-des circonscriptions non représentées
-et une légitimité partiellement érodée
Une érosion silencieuse
Le phénomène ne provoque ni crise institutionnelle ouverte ni contestation massive. Il s’installe progressivement, au point de devenir presque invisible. Pourtant, il pose une question fondamentale : que vaut une règle juridique qui n’est jamais appliquée ? Et, au-delà :
que devient la représentation nationale lorsque des millions de citoyens n’ont plus de voix au Parlement ?
Le problème n’est pas tant la mort des députés — inévitable — que l’absence de mécanisme pour y répondre. Car au Cameroun, aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des élus qui disparaissent. C’est une partie de la représentation démocratique qui s’efface, sans bruit.
Charles Armel









