La nomination d’Antoine Ntsimi à la tête du conseil d’administration de la SOCADEL, rappelle son passé controversé. Il est une figure ancienne du pouvoir, ce qui relance le débat sur le renouvellement des élites au Cameroun. Son nom est surtout associé à la crise économique de 1993-1994, marquée par de fortes baisses de salaires des fonctionnaires et la dévaluation du franc CFA, décisions qui ont provoqué un choc social majeur et des tensions dans le pays. Bien que ces mesures aient été justifiées par des contraintes économiques et des pressions internationales, elles ont eu des conséquences durables sur le pouvoir d’achat, la stabilité sociale et la confiance envers l’État. Cette période a contribué à la montée de la corruption et à l’émigration des talents, dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.
À 72 ans, Antoine Ntsimi vient d’être nommé président du conseil d’administration de la nouvelle société publique d’électricité (SOCADEL).
C’est un « homme du sérail ». Déjà, à seulement 36 ans, il occupait le poste de ministre de l’Économie et des Finances. Plus de trois décennies plus tard, il revient au premier plan, dans un contexte où certains s’interrogent sur le renouvellement des élites et la place de la jeunesse formée. Comme si pendant toutes ces années-là, en plus de 30 ans; le Cameroun n’a pas formé une jeunesse capable d’assurer la relève.
Le nom d’Antoine Ntsimi reste surtout associé à une période particulièrement difficile de l’histoire économique du Cameroun : celle de 1993-1994, marquée par la double baisse des salaires des fonctionnaires et la dévaluation du franc CFA.
En 1993, alors jeune ministre d’une trentaine d’années, formé aux États-Unis et surnommé « Chicago boy » est au cœur de la période la plus sombre de l’économie camerounaise.
Après une première réduction des salaires comprise entre 15 % et 35 %, une seconde baisse, beaucoup plus drastique, intervient en novembre. Le 24 novembre 1993, un décret signé par le Premier ministre Achidi Achu entérine une diminution d’environ 50 % des rémunérations.
Cette décision survient dans un contexte déjà tendu : plusieurs mois d’arriérés de salaires s’accumulent selon les corps de métiers, même si les forces de défense et de sécurité sont relativement moins touchées.
Lors d’une conférence de presse restée célèbre pour son caractère confus, Antoine Ntsimi peine à apporter des explications claires. Contrairement aux pratiques habituelles basées sur le point d’indice, il se contente d’indiquer des ordres de grandeur, laissant chaque fonctionnaire découvrir lui-même l’impact réel sur sa fiche de paie.
Un véritable choc. En moyenne, les fonctionnaires ont perdu 50% de leur revenu en quelques jours et certains jusqu’à 70% en l’espace de quelques semaines. Comment vivre ? Le choc fut tel qu’on observa même des suicides.
Pour justifier ces mesures, Antoine Ntsimi avance notamment que l’absence d’un tissu industriel solide limite les effets positifs de la consommation sur l’économie nationale, celle-ci profitant principalement aux produits importés.
Toutefois, ce discours apparaît à beaucoup comme contradictoire, voire insuffisant, face à l’ampleur des sacrifices demandés. En toile de fond, la pression des institutions financières internationales, notamment celles de Bretton Woods, est largement évoquée, bien que rarement assumée publiquement à l’époque.
Les conséquences sont immédiates : la fin de l’année 1993 et le début de 1994 sont marqués par une forte instabilité sociale. Grèves et mouvements de contestation se multiplient dans plusieurs secteurs, notamment chez les enseignants et les magistrats.
Le 10 janvier 1994, Antoine Ntsimi se retrouve une nouvelle fois au cœur d’un tournant historique. À Dakar, il est chargé d’annoncer la dévaluation du franc CFA, une décision prise sous la pression conjointe de la France et du Fonds monétaire international, et qui concerne l’ensemble des pays de la zone franc.
Au-delà des effets immédiats sur les salaires et le pouvoir d’achat, ces événements ont laissé des traces profondes et durables. Les coupes salariales drastiques de 1993 sont souvent perçues comme un moment de rupture, ayant contribué à fragiliser le fonctionnement de l’État et à favoriser l’essor de pratiques de corruption au sein de l’administration.
Par ailleurs, cette période marque aussi un tournant dans le rapport entre les Camerounais, en particulier les jeunes diplômés, et leur pays. Beaucoup choisissent alors de partir à l’étranger à la recherche de meilleures opportunités, tandis que nombre de ceux formés hors du pays renoncent à y revenir. Une dynamique migratoire qui continue, encore aujourd’hui, de façonner le paysage socio-économique du Cameroun.
Haman Mana revient sur cet épisode de manière détaillé dans son livre « Les Années Biya ». Je vous le conseille vivement.
L’oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH









