Il y a des formules qui résument un règne mieux que des centaines de pages d'analyse politique. Celle que François Soudan, directeur de la rédaction de Jeune Afrique, utilise pour qualifier Chantal Biya dans son décryptage diffusé sur RFI dans La Semaine de JA est de celles-là : «La face émergée, visible, sémillante de l'iceberg présidentiel camerounais.» Trois adjectifs, une image, et toute la complexité d'une femme que la République camerounaise n'avait pas prévue — et qu'elle ne peut plus ignorer.
Jeune Afrique ouvre son analyse par une scène aussi cocasse que révélatrice. Des ministres camerounais — hommes de pouvoir, figures de l'État — s'obligeant à danser, «parfois maladroitement», sur de l'afropop, lors du baptême de la petite-fille de Chantal Biya. Des dignitaires qui se déhanchent pour ne pas déplaire. Des hommes qui ont tout — le titre, le pouvoir, les ressources — et qui, face à la première dame, se métamorphosent en courtisans appliqués.
«Aucun des convives n'aurait imaginé manquer pareil événement, tant les faveurs de Chantal Biya sont aujourd'hui recherchées», explique François Soudan à Jeune Afrique. Cette scène dit l'essentiel : la première dame n'est plus seulement l'épouse du chef de l'État. Elle est devenue, en elle-même, un centre de gravité autonome autour duquel l'élite camerounaise orbite avec la même déférence qu'elle réserve au palais d'Etoudi.
Jeune Afrique documente avec une précision qui fait sourire — et réfléchir — les codes protocolaires non écrits que Chantal Biya a progressivement imposés dans l'entourage présidentiel. «Cravate obligatoire pour les hommes, pantalon proscrit pour les femmes — la seule admise en pantalon étant elle-même», révèle le journal. Et ce n'est pas tout : les divorcés remariés sont «fortement recommandés» de ne pas se présenter aux événements officiels au bras de leur nouvelle épouse, «au risque de se faire refouler».
Des règles qui s'appliquent, précise Jeune Afrique, y compris aux membres de la famille présidentielle. Franck Biya, beau-fils de la première dame et lui-même divorcé, apparaît donc «toujours seul» sur les photos officielles — son actuelle épouse Virginie Baroux étant exclue des événements officiels et des photos de famille. Une information révélée en exclusivité par Jeune Afrique qui illustre la portée réelle de ce code vestimentaire et comportemental : il ne connaît pas d'exception, pas même au cœur de la famille présidentielle.
Datouo, les directeurs limogés : le pouvoir concret de nomination
Mais ce qui distingue Chantal Biya d'une simple reine du protocole, c'est son influence directe sur les nominations — et les limogeages. Jeune Afrique révèle que «au moins deux directeurs du cabinet civil à la présidence lui doivent leur licenciement». Des hommes placés au cœur de l'appareil présidentiel qui ont perdu leur poste non pas sur décision de Paul Biya — ou du moins pas uniquement — mais sous l'impulsion de son épouse. Un pouvoir de sanction qui, dans un système où chaque nomination est un signal politique, est d'une portée considérable.
Et à l'autre bout du spectre — celui des protégés — Jeune Afrique confirme ce qu'une précédente enquête avait déjà établi : Théodore Datouo, actuel président de l'Assemblée nationale, est «l'un de ses protégés» — son élection surprise à la présidence de la chambre basse s'expliquant largement, selon le journal, par la bienveillance de la première dame envers ce député et homme d'affaires «très peu connu» jusque-là. La deuxième personnalité de l'État camerounais serait ainsi, pour partie, une créature de Chantal Biya.
La conclusion de François Soudan dans Jeune Afrique est peut-être la plus belle — et la plus juste — de toute cette analyse. Derrière les moqueries que Chantal Biya suscite parfois, derrière les critiques sur son influence jugée excessive, il y a une réalité que ses détracteurs peinent à admettre : «Cette femme, issue d'une famille modeste et sans carte de visite dans le sérail de Yaoundé, affronte, non sans une certaine crânerie, le mépris dissimulé d'une élite camerounaise volontiers misogyne et qui par ailleurs lui mange dans la main.»
En trente ans, la jeune métisse de 24 ans qui était entrée à Etoudi par le mariage a transformé le mépris de classe en ressource politique. Elle a mis au pas une élite qui la regardait de haut. Et aujourd'hui, ces mêmes élites dansent pour elle. «Elle n'en a cure», conclut Jeune Afrique. Et c'est peut-être là sa plus grande victoire.









