Alexis Dipanda Mouelle, ancien Premier Président de la Cour Suprême, s'est éteint ce lundi 4 mai 2026 à Douala, des suites de maladie, à l'âge de 84 ans. Une disparition qui intervient dans une douleur redoublée : il y a seulement trois mois, c'est son épouse qui l'avait précédé dans la mort. Comme si cet homme, qui avait tout traversé avec dignité, n'avait plus eu la force de continuer longtemps sans elle.
Cet Originaire de Bonakou Bwapaki dans le département du Moungo, il a occupé le très prestigieux poste de Premier président de la Cour suprême de 1991 à 2015.
Son nom reste associé à l’élection présidentielle de 1992.
Une occasion pour replonger dans les heures sombres du premier grand hold-up électoral de l’histoire politique camerounaise : celui de 1992.
Treize jours après le scrutin présidentiel, le 23 octobre 1992, la Cour suprême du Cameroun se réunit à Yaoundé pour proclamer les résultats tant attendus. L’événement est retransmis à la télévision nationale.
Dans les quartiers, sur les places publiques, des foules entières se rassemblent autour des postes de télévision. Le pays tout entier retient son souffle.
L’atmosphère est lourde. Les visages des juges de la Cour suprême sont fermés, presque tragiques. Lorsque le président de la Cour, Alexis Dipanda Mouelle, prend la parole, il reconnaît d’emblée que les élections ont été entachées de multiples irrégularités.
Mais, contre toute attente, il poursuit la lecture fastidieuse des résultats, circonscription après circonscription, avant de prononcer la sentence :
Paul Biya, candidat du RDPC, est déclaré vainqueur avec 39,97 % des voix, devançant de peu John Fru Ndi, le leader du Social Democratic Front, crédité de 35,96 %.
Comme pour se dédouaner de l’injustice qu’il scelle, Dipanda Mouelle lâche cette phrase restée célèbre : « Je lis ce que je vois. »
Dès le lendemain, le 24 octobre 1992, Paul Biya, désormais “élu”, engage la répression contre toute contestation. John Fru Ndi est placé en résidence surveillée à Ntarikon, dans son fief de Bamenda, où il restera confiné pendant plusieurs mois.
Durant tous ces jours, ses partisans veillent et assurent sa sécurité.
La pilule ne passe pas. Dans tout le pays, la colère gronde. L’opposition rejette catégoriquement les résultats, criant à la fraude et au hold-up électoral.
À Douala, Bamenda et Bafoussam, des manifestations éclatent. Les rues s’embrasent, la jeunesse réclame la victoire “volée” de Fru Ndi. Le pouvoir répond par la force : arrestations, violences, intimidations.
À Bamenda, où la contestation est la plus vive, Paul Biya décrète l’état d’urgence pour une durée de deux mois (dans toute la région du Nord-Ouest).
La réprobation dépasse les frontières nationales.
En France, des Camerounais envahissent l’ambassade du Cameroun à Paris, déboulonnent la photo officielle de Paul Biya et la remplacent symboliquement par celle de John Fru Ndi, “le président élu du peuple”.
Les ambassades des États-Unis et d’Allemagne confirment à leur tour les graves irrégularités constatées lors du scrutin et suspendent, en signe de désapprobation, toute coopération diplomatique directe avec Yaoundé.
Ce fut le premier grand rendez-vous manqué de la démocratie camerounaise, celui où l’espoir d’un changement s’éteignit, confisqué par la froide mécanique du pouvoir.
Arol KETCH









