Il est Professeur à l'Université de Yaoundé II. Il a un domicile connu, une famille, une tribune médiatique. Il est, selon ses propres termes dans la plainte qu'il vient de déposer devant le Tribunal Militaire de Yaoundé, «un homme public et un opposant politique qui a un domicile parfaitement localisé». Et pourtant, le 25 octobre 2025, une quinzaine d'hommes armés et cagoulés ont encerclé sa maison, brisé son portail, frappé ses enfants et son épouse, jeté le Professeur Jean Calvin Aba'a Oyono dans un véhicule — menotté, cagoulé, battu — pour le conduire dans les locaux d'un service de renseignement. Sans mandat. Sans convocation. Sans aucun document légal. Au seul nom d'une hiérarchie qui avait décidé de «faire taire» une voix qui dérangeait.
Cette affaire n'est pas anecdotique. Elle est systémique.
La phrase prononcée par le chauffeur pendant le trajet de torture dit tout ce qu'il y a à savoir sur la nature profonde de cette opération : «Professeur, je ne veux plus jamais entendre votre voix et vous n'aurez plus l'occasion d'insulter Paul Biya à la télé. C'est terminé pour vous.» Ce n'est pas une arrestation pour infraction à la loi. Ce n'est pas une interpellation dans le cadre d'une enquête judiciaire. C'est une punition politique, exécutée par des agents de l'État, contre un intellectuel dont les prises de position publiques avaient déplu au pouvoir.
Au Cameroun, la liste des intellectuels, journalistes et universitaires victimes de ce type de représailles n'est pas courte. L'affaire Martinez Zogo — le journaliste assassiné en janvier 2023, dont le meurtre a impliqué des agents des services de renseignement — avait ouvert une brèche dans l'omerta qui couvrait ces pratiques. L'affaire Aba'a Oyono en constitue le prolongement judiciaire — cette fois, la victime a survécu et a décidé de porter le combat devant les tribunaux.
L'un des passages les plus révélateurs de la plainte du Professeur Aba'a Oyono est celui de la confrontation avec le Lieutenant-colonel Biallo Dieudonné lors de l'audition au SED. Face à l'exigence de remise de ses téléphones portables, le Professeur invoque la Constitution : seule l'autorité judiciaire peut ordonner la violation du secret des correspondances. La réponse de l'officier — «Je suis le seul à poser des questions dans mon bureau» — suivie de : «Vous êtes aérien en évoquant la Constitution alors que nous sommes en Droit pénal» — est un aveu de la culture qui règne dans certains services sécuritaires camerounais.
Une culture où la Constitution est perçue comme un obstacle, un argument d'avocat à balayer d'un revers de main. Une culture où l'officier de renseignement se croit au-dessus des textes fondamentaux de la République. Et une culture où la famille d'un détenu peut être contrainte, sous menace, de livrer les téléphones portables de leur proche avant d'avoir le droit de lui rendre visite.
Ce qui distingue l'affaire Aba'a Oyono d'un simple cas d'abus isolé, c'est la coordination documentée entre plusieurs corps de l'État que la plainte met en lumière. La DGRE, la Gendarmerie Nationale, la Sûreté Nationale et le SED semblent avoir agi de concert — chacun prenant le relais de l'autre dans une chaîne opérationnelle sans faille. L'ordre de refoulement à l'aéroport de Garoua la veille, le kidnapping à domicile le lendemain, le dépôt au SED, la garde à vue irrégulière, la confiscation des téléphones — chaque étape a sa propre institution, mais toutes convergent vers le même objectif.
Cette coordination que le Professeur qualifie d'«entente souterraine entre organismes de sécurité» est peut-être l'aspect le plus inquiétant de toute cette affaire. Elle signifie que le ciblage d'un opposant politique mobilise simultanément et en silence plusieurs bras sécuritaires de l'État — dans une logique de machine répressive intégrée que rien dans les textes officiels ne justifie, mais que les pratiques réelles semblent avoir normalisée.
«L'oiseau rare est capturé» : la phrase qui condamne ses auteurs
Il y a dans cette affaire une phrase qui restera. Pendant le trajet de torture, un agent filme le visage du Professeur — «en sueur et à la peine», dit la plainte — pour envoyer la vidéo à sa hiérarchie avec ce commentaire : «patron, l'oiseau rare est capturé». Cette phrase, prononcée dans l'obscurité d'un véhicule par un agent convaincu de son impunité, dit tout sur la manière dont certains responsables camerounais perçoivent les opposants et les intellectuels qui leur tiennent tête : des gibiers à chasser, des oiseaux rares à capturer, des voix à éteindre.
Le Professeur Aba'a Oyono a choisi de ne pas se taire. Sa plainte déposée le 23 avril 2026 est sur le bureau du Commissaire du Gouvernement près le Tribunal Militaire. Les sept chefs d'accusation qu'elle porte — dont l'arrestation et la séquestration aggravées, l'abus de fonction, et les menaces sous conditions — sont passibles de peines sévères. La question qui se pose désormais est celle que toute société qui se prétend État de droit doit savoir répondre : la justice camerounaise osera-t-elle condamner ses propres agents ?









