Une plainte d'une gravité exceptionnelle a été déposée ce 23 avril 2026 devant le Tribunal Militaire de Yaoundé par le Professeur Jean Calvin Aba'a Oyono, enseignant à l'Université de Yaoundé II. Le document, enregistré sous le numéro 93PH926 n°179, vise nommément Sieur Jean Apôtre Le Nye, Délégué Régional à la Sûreté Nationale du Nord, et plusieurs autres agents de l'État. Son contenu — enlèvement armé, tortures physiques, humiliations psychologiques, violation de domicile — constitue l'un des récits les plus accablants jamais soumis à la justice militaire camerounaise par un intellectuel de haut rang.
Tout commence la veille de l'investiture du Président de la République. Ce samedi 25 octobre 2025, vers 7 heures du matin, le fils du Professeur l'avertit que sa résidence est encerclée par une quinzaine d'hommes en civil, cagoulés et lourdement armés, regroupés autour de trois véhicules dont une Pajero noire. Le signal radio intercepté est sans équivoque : «L'oiseau rare est là».
Face à ces individus sans mandat, sans convocation, sans aucun document justifiant leur présence, le Professeur Aba'a Oyono — intellectuel et opposant politique connu — tente de faire valoir ses droits. Il leur demande de décliner leurs identités, de présenter une convocation ou un mandat de perquisition. Aucun document. La réponse de l'un des agents est d'une brutalité désarmante : «Je suis pleinement conscient de ce qu'on m'a envoyé m'arrêter. Nul besoin donc de vous dissimuler comme si vous recherchiez un bandit de grand chemin. Je suis un » — avant de se couper. Le Professeur décide de rentrer chez lui. C'est alors que l'horreur commence.
Un agent survolté hurle : «Si vous n'ouvrez pas ce portail afin de déférer à mon ordre de nous suivre en embarquant dans le véhicule, nous allons vous abattre comme un chien.» Puis : «Encerclez toute cette concession et forcez le portail pour le capturer.» Ce qui s'ensuit est une scène de violence d'une intensité inouïe : une bagarre éclate à l'intérieur du domicile entre la quinzaine d'agents et le Professeur, son épouse et ses trois fils. En cinq minutes, le Professeur est «porté de force et jeté comme un malpropre dans la Pajero noire» — cagoulé, menotté aux pieds et aux mains dans le dos.
Durant le trajet — qu'il décrit comme «un véritable supplice» — il reçoit «d'innombrables coups de poings et de pieds», est étranglé à la gorge, suffoque sous une cagoule sans perforation, pendant que le chauffeur se délecte d'accélérations et freinages brutaux pour l'intimider. L'un des agents filme son visage «en sueur et à la peine» pour rapporter à sa hiérarchie : «patron, l'oiseau rare est capturé». Et le chauffeur lui assène cette phrase qui dit tout sur la nature politique de l'opération : «Professeur, je ne veux plus jamais entendre votre voix et vous n'aurez plus l'occasion d'insulter Paul Biya à la télé. C'est terminé pour vous.»
Conduit au Service Central des Recherches Judiciaires du SED, le Professeur est auditionné par le Lieutenant-colonel Biallo Dieudonné, en présence du Capitaine Otele Etoundi Moïse et du Maréchal de Logis Chef Som Ledru. La première question ? «Avez-vous vos téléphones portables ? Remettez-les-moi pour exploitation.» Le Professeur invoque la Constitution — seule l'autorité judiciaire peut porter atteinte au secret des correspondances. La réponse de l'officier : «Je suis le seul à poser des questions dans mon bureau» — avant d'ajouter, cinglant : «Vous êtes aérien en évoquant la Constitution alors que nous sommes en Droit pénal.»
Quand la famille tente de rendre visite au détenu le dimanche 26 octobre, le Lieutenant Bodo Guillaume Moïse conditionne l'accès à la remise préalable des téléphones portables du Professeur — sous menace. La famille, contrainte, s'exécute. Les deux appareils sont «saisis au forceps» et «exploités par la chaîne organique des personnels du service central des recherches judiciaires».
La plainte du Professeur Aba'a Oyono ne s'arrête pas aux agents directement impliqués. Elle dessine les contours d'une entente souterraine entre plusieurs services de l'État : la DGRE, la Gendarmerie Nationale, la Sûreté Nationale — dont le Délégué Régional du Nord est la cible principale de la plainte — et le SED. Elle cite nommément Etoga Galax Yves Landry, Secrétaire d'État auprès du Ministre de la Défense chargé de la Gendarmerie, et le Général Pierre Louba Zal, Directeur Central de la Coordination à la Gendarmerie Nationale, dont les supérieurs hiérarchiques «ne pouvaient en être logiquement informés» — et dont «la forfaiture juridique n'a nullement été invalidée».
Le document pointe également le Commissaire de l'aéroport de Garoua, qui aurait reçu l'ordre verbal de procéder au refoulement immédiat du Professeur dès sa descente d'avion le vendredi 24 octobre 2025 — la veille des faits — participant ainsi «en amont du kidnapping et du supplice» de la victime.
La plainte du Professeur Aba'a Oyono articule sept infractions distinctes : violation de consignes du Code de Justice Militaire, coaction et complicité, abus de fonction, rébellion aggravée, préparatifs dangereux, menaces sous conditions, et arrestation et séquestration aggravées. Elle se clôt sur une formule qui sonnera longtemps dans les annales judiciaires camerounaises : «Et ce sera justice.»









