L’histoire du couple Paul et Chantal Biya est étroitement liée à deux femmes : Alice Fochivé et Ngoulefack Élise Azar. Ces dernières sont tragiquement mortes dans des circonstances qui demeurent encore floues pour le commun des Camerounais.
Dans l’histoire du pouvoir au Cameroun, certaines trajectoires humaines sont traversées par des drames silencieux. La Première dame Chantal Biya a elle-même connu la douleur de perdre, dans des circonstances tragiques, deux de ses amies les plus proches en un laps de temps. Deux femmes issues de son cercle intime; deux destins brisés brutalement. Deux morts qui continuent d’alimenter interrogations et récits.
Alice Fochivé, la première disparition
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La première tragédie survient en 1995. Alice, troisième épouse du redoutable patron des services secrets camerounais Jean Fochivé, meurt le 27 octobre 1995 dans un accident de la circulation.
Elle faisait partie du cercle rapproché de Chantal Biya. La scène qui suivra reste gravée dans les mémoires. Lors d’une émission diffusée sur la télévision nationale en 1997, les téléspectateurs assistent à un moment inimaginable. Le terrible Jean Fochivé, homme réputé froid, impassible, redouté dans tout le pays, fond en larmes en direct. Et il lance, bouleversé :
« Ils ont tué mon Alice !
Ils l’ont tuée !
Ils l’ont tuée ! »
L’homme que beaucoup décrivaient comme impitoyable apparaissait soudain brisé.
Alice était sa troisième épouse, mais aussi sa préférée, celle qui l’avait soutenu durant sa période la plus difficile.
Deux jours après les funérailles d’Alice à Foumban, Jean Fochivé reçoit la visite de Victor Ayissi Mvodo, ancien ministre et figure politique majeure qui venait d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle de 1997.
La discussion entre les deux hommes, rapportée dans le livre « Les révélations de Jean Fochivé » de Frédéric Fenkam, est particulièrement troublante.
Voici cet échange :
« - Victor Ayissi Mvodo : Tu sais bien de qui je parle ; tu n’as pas dirigé la police secrète pendant des décennies pour prétendre ignorer qu’auprès de chaque chef d’Etat, des hommes comme toi ont toujours des ennemis. Ne me dis pas que tu ignores l’existence de ce groupe occulte et tribal qui dirige effectivement ce pays.
« Ce groupe qui commandite les assassinats et fait le vide autour de Biya. J’espère que tu sais au moins de quoi est morte Jeanne Irène ? Pourquoi elle a entraîné dans sa mort les deux sœurs et le prêtre Yves Plumey du clergé, et pourquoi le jeune Motazé a suivi quelque temps après ? Jean, tu dois savoir tout cela, même si tu n’y as pas été mêlé.
- Jean Fochivé : J’espère que tu n’es pas en train de divaguer, Victor. Le chef de l’Etat est-il au courant de tout ce que tu racontes-là ?
- Victor Ayissi Mvodo : Il s’en doute mais il est physiquement incapable de réagir. Il sait même pourquoi ton épouse a été assassinée. J’espère que tu sais que Alice a été assassinée ?
- Jean Fochivé : Je sais qu’elle a été assassinée, mais pas pourquoi, Alice était mêlée à mille et une choses. Depuis qu’elle s’était liée à Chantal Biya et sa mère, elle ne se prenait plus pour simple épouse d’un ministre, et nous n’arrêtions plus de nous disputer.
« Un jour elle m’avait lancé que si elle le voulait, elle deviendrait ministre.
- Victor Ayissi Mvodo : Et elle était allée vivre pendant quelques jours à l’hôtel Hilton. Quand elle revint à la maison, parce que votre fille venait de terminer ses études, elle t’annonça qu’elle allait en France célébrer avec elle, l’obtention de son diplôme.
Ton épouse s’y rendit avec plusieurs membres de sa famille. Est-ce toi qui déboursa tout cet argent ?
- Jean Fochivé : Non, mais Alice avait beaucoup d’affaires qui lui rapportaient pas mal d’argent.
- Victor Ayissi Mvodo : C’est Paul Biya qui, sous la pression de sa belle-mère envoya ton épouse en France auprès de Chantal qui y était allée accoucher. Il y avait eu une coïncidence avec l’évacuation sanitaire de feue Mme Ava Ava qui était tombée dans un coma diabétique.
Ton épouse prétendit qu’elle simulait cette maladie pour aller éliminer l’enfant de Chantal. Tu sais qu’après avoir activement participé à la guérison de la mère de Chantal qu’elle emmena quelque part dans le Noun, ta femme se faisait passer pour un as des pratiques traditionnelles et maléfiques sur qui repose tout ton pouvoir de protection. Toute innocente et naïve, elle avait un peu trop parlé.
- Jean Fochivé : La belle-mère du boss a pourtant passé trois jours avec nous ici à Foumban à l’occasion de ces funérailles. Nous avons longtemps parlé d’Alice mais elle n’a pas fait allusion à cette affaire.
- Victor Ayissi Mvodo : Qu’a-t-elle dit à propos de ta situation ?
- Jean Fochivé : Elle m’a dit qu’elle allait encore en parler au chef de l’Etat, mais que sa fille ne l’aidait pas beaucoup, un peu comme si elle m’en voulait.
- Victor Ayissi Mvodo : C’est qu’elle t’en veut justement. Au palais, on a fait courir le bruit que c’est toi qui aurais assassiné Alice.
- Jean Fochivé : Moi ?
- Victor Ayissi Mvodo : Oui ! Tes adversaires politiques l’ont fait pour t’amputer de son soutien. Une intoxication machiavélique.
- Jean Fochivé : Qui est-ce qui peut m’en vouloir à tel point ?
- Victor Ayissi Mvodo : Tu ne t’en doutes pas ? Ne te rappelles-tu pas avoir empêché quelqu’un de se sucrer dans l’organisation du sommet de l’Oua ?
N’as-tu jamais été au quartier Bastos rencontré quelqu’un qui te proposa une somme d’un milliard cinq cent millions pour le soutenir auprès du président dans le bradage presque conclu de l’Intelcam ? Fais vraiment attention à toi. Ils vont t’avoir. J’ai… tac »
Ngoulefack Élise Azar, l’amie qui changea un destin
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Un an plus tard, un autre drame frappe l’entourage de la Première dame. Belle métisse, charismatique et bien introduite dans les milieux du pouvoir, Élise Azar épouse Bonaventure Mvondo Assam, neveu du président Paul Biya. Ce mariage lui ouvre les portes du palais et du cercle présidentiel.
Mais ce que beaucoup ignorent, c’est que c’est elle qui est à l’origine de la rencontre entre Paul Biya et Chantal Vigouroux. Nous sommes en 1993, dans le village natal du président, Mvomeka'a, où Paul Biya célèbre son anniversaire.
Parmi les invités se trouve une jeune femme de 23 ans, originaire de Dimako : Chantal Pulchérie Vigouroux. Elle n’aurait probablement jamais été présente à cette soirée… sans l’invitation de son amie Élise Azar. Ce soir-là, la jeune femme attire immédiatement l’attention du président Paul Biya, alors veuf depuis peu. Le chef de l’État est littéralement sous le charme. La suite appartient à l’histoire : le 23 avril 1994, Chantal Vigouroux devient Madame Biya.
Mais le destin d’Élise Azar prendra lui aussi une tournure tragique. Le 3 septembre 1996, elle meurt dans un accident de la circulation, dans des circonstances qui ont longtemps suscité interrogations et rumeurs. Elle disparaît à peine deux ans après le mariage présidentiel.
Quelques mois seulement après la conversation entre Fochivé et Ayissi Mvodo : Jean Fochivé meurt le 15 avril 1997 ; Victor Ayissi Mvodo décède à son tour le 21 juin 1997
La dernière personne que Fochivé avait rencontrée avant sa mort était René Owona, surnommé « barbe dure », conseiller spécial du président Paul Biya.
Parfois, derrière les récits du pouvoir, se cachent des tragédies humaines que l’histoire n’a jamais vraiment éclaircies.
Arol KETCH









