La place qu’occupent les premières dames en Afrique suscite des débats. Si dans le cas du Cameroun cette position relèverait d’une logique symbolique et même juridique, comme le souligne le ministre Jean de Dieu Momo, d’autres arguments soutiennent que le fait qu’une pratique existe depuis longtemps ne suffit pas automatiquement à lui conférer une valeur juridique normative.
ENTRE COUTUME ET CONSTITUTION : LA VRAIE QUESTION DU RÔLE DES PREMIÈRES DAMES
La réponse du ministre délégué auprès du ministre de la Justice, Jean de Dieu Momo, à l’interpellation du député UDC Adamou Koupit, relayée par Armand Noutack II, a le mérite d’apporter un éclairage intéressant dans le débat naissant autour du rôle des Premières dames dans les cérémonies officielles au Cameroun.
Selon le ministre, la présence de la Première dame à la tête des célébrations du 8 mars ne serait pas seulement une pratique protocolaire, mais relèverait d’une logique symbolique et même juridique. Il invoque notamment la coutume comme source du droit, ainsi que la notion de précédent, pour justifier le fait que la Première dame préside traditionnellement les cérémonies de la Journée internationale de la femme.
L’argument mérite cependant d’être examiné avec rigueur.
Il est exact que, dans la tradition juridique, la coutume peut constituer une source du droit, notamment lorsqu’elle est constante, répétée et acceptée comme norme par la société. Mais dans les États modernes organisés autour d’une Constitution écrite comme le Cameroun la coutume ne peut généralement produire d’effets juridiques que lorsqu’elle n’entre pas en contradiction avec l’architecture institutionnelle définie par la loi.
Or, dans l’ordre juridique camerounais, la question reste simple : le statut de Première dame n’existe pas juridiquement. La Constitution ne reconnaît que les institutions de la République et les autorités investies de fonctions publiques. L’épouse du chef de l’État n’y est pas mentionnée comme une autorité administrative ou protocolaire disposant d’un pouvoir officiel.
Cela signifie que, d’un point de vue strictement juridique, la Première dame ne préside pas les cérémonies “de droit”, mais plutôt par usage protocolaire ou par représentation symbolique du chef de l’État.
Il faut aussi distinguer deux plans différents : le symbole politique et la norme juridique.
Sur le plan symbolique, l’argument du ministre peut se comprendre. Dans de nombreux pays africains, la Première dame est perçue comme une figure importante dans les actions sociales, humanitaires ou liées à la promotion des femmes. Dans ce contexte, sa présence lors des cérémonies du 8 mars peut apparaître comme une manière d’incarner la cause féminine.
Mais sur le plan juridique, cette pratique reste informelle.
Quant à l’argument du “précédent” évoqué par le ministre, il appartient davantage à la tradition des systèmes juridiques anglo-saxons (common law) qu’aux systèmes inspirés du droit civil, comme celui du Cameroun, où la règle juridique découle avant tout des textes législatifs et constitutionnels.
Autrement dit, le fait qu’une pratique existe depuis longtemps ne suffit pas automatiquement à lui conférer une valeur juridique normative.
Le débat soulevé par cette controverse révèle donc un enjeu plus large : la place réelle des Premières dames dans les institutions africaines.
Aujourd’hui, dans de nombreux pays du continent, ces figures jouent un rôle public important, parfois même très influent, sans que leur statut ne soit clairement défini par la loi. Cette situation crée inévitablement des zones grises entre influence politique, symbolisme protocolaire et légitimité institutionnelle.
La réponse du ministre Jean de Dieu Momo montre que la question dépasse largement la polémique du moment. Elle invite plutôt à une réflexion plus profonde : faut-il continuer à fonctionner sur la base d’usages politiques et symboliques, ou envisager à terme une clarification juridique du rôle des Premières dames dans les États africains ?
Car au fond, le débat n’oppose pas les défenseurs des femmes à leurs adversaires. Il pose simplement une question de cohérence institutionnelle : dans une République fondée sur le droit, qui exerce officiellement l’autorité publique… et au nom de quel texte ?
Alex KAMTA L’usurpateur









