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Source: www.camerounweb.com

NOSO : supplétifs, espions de la DGRE, miliciens — comment les Mbororos sont devenus des acteurs malgré eux d'une guerre qui les dévore

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Entre autodéfense contrainte et instrumentalisation par l'armée camerounaise, Jeune Afrique documente pour la première fois le rôle trouble joué par certains groupes mbororos dans le conflit ambazonien — et les représailles sanglantes que ce rapprochement a engendrées.



Juillet 2018. Dans les collines du Donga-Mantung, une poignée de notables mbororos se réunissent discrètement avec des officiers de l'armée camerounaise. La rencontre ne figure dans aucun registre officiel. Elle marque pourtant, selon plusieurs sources militaires et communautaires que Jeune Afrique a interrogées, un tournant décisif dans la trajectoire de cette minorité peule au cœur de la crise anglophone.

Ce jour-là, les représentants mbororos officialisent ce qui existait déjà à l'état embryonnaire : un partenariat de fait avec les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) camerounaises. En échange d'une protection relative de leurs zones d'élevage, certains membres de leurs groupes d'autodéfense acceptent de jouer un rôle de supplétifs — des yeux et des oreilles dans des zones de brousse que l'armée régulière peine à contrôler.

C'est l'un des éléments les plus sensibles que Jeune Afrique est en mesure de révéler aujourd'hui. D'après des rapports militaires que notre rédaction a pu consulter, des membres de groupes d'autodéfense mbororos ont été utilisés comme auxiliaires de renseignement, principalement au profit de deux structures : la Sécurité militaire (Semil) et la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE).

Leur valeur ajoutée est double. D'une part, leur connaissance intime de la brousse frontalière avec le Nigeria — une zone de quelques centaines de kilomètres carrés que des générations de transhumance ont rendue familière comme nulle autre. D'autre part, leurs réseaux transfrontaliers, tissés au fil des siècles de commerce et de déplacement du bétail, qui leur permettent de circuler et d'obtenir des informations là où tout étranger serait immédiatement repéré.
Selon nos sources, plusieurs opérations militaires menées entre 2019 et 2024 dans le Donga-Mantung ont directement bénéficié de renseignements fournis par ces auxiliaires. Deux commandants séparatistes, dont les noms figurent dans les documents consultés par Jeune Afrique, auraient été localisés puis neutralisés grâce à des informations issues de ces réseaux.

« Nous n'avions pas le choix. Soit nous travaillions avec l'armée et nous avions une chance d'être protégés, soit nous restions seuls face aux Ambazoniens. Beaucoup ont choisi de collaborer pour survivre. » — Un notable mbororo de l'arrondissement de Ndu, sous couvert d'anonymat.

Jeune Afrique révèle par ailleurs un phénomène jusqu'ici peu documenté : dans certaines zones du Donga-Mantung, des milices mbororos auraient recruté des combattants étrangers pour renforcer leur capacité de résistance face aux séparatistes. Ces combattants, connus sous le nom de Dan Banga, sont originaires du nord-est du Nigeria, où ils opèrent depuis des années comme mercenaires ou gardes armés au service de grands éleveurs.

D'après plusieurs sources sécuritaires concordantes consultées par Jeune Afrique, leur présence dans le Nord-Ouest camerounais aurait été signalée dès 2022 dans au moins quatre arrondissements. Aguerris, mobiles, et disposant de leur propre armement léger, ils auraient participé à plusieurs accrochages avec des éléments séparatistes, avec des résultats militaires significatifs mais au prix d'une complication majeure du paysage sécuritaire.

La capture, le 6 janvier 2026, du général autoproclamé Baa Sah par des groupes d'autodéfense mbororos — l'événement déclencheur du massacre de Guidado dix jours plus tard — illustre cette montée en puissance opérationnelle. Selon nos informations, des Dan Banga auraient participé à cette opération.

En choisissant la voie de l'autodéfense armée et de la collaboration avec l'armée régulière, une partie de la communauté mbororo a glissé progressivement du statut de victime civile à celui de belligérant aux yeux des séparatistes ambazoniens. C'est précisément ce glissement que documentent les rapports militaires consultés par Jeune Afrique : à partir de 2018-2019, les attaques contre les Mbororos changent de nature. Elles ne visent plus seulement à extorquer des rançons ou à voler du bétail — elles prennent la forme d'opérations punitives ciblées contre des personnes suspectées de collaboration avec l'État camerounais.

La décapitation du mécanicien Hassan, l'exécution des trois bergers le 12 décembre 2025, et le massacre de Guidado le 14 janvier 2026 s'inscrivent dans cette logique de représailles systématiques. « Ils font payer à l'ensemble de la communauté le comportement de quelques-uns qui ont choisi de s'allier à l'armée », analyse un chercheur spécialisé dans les conflits centrafricains et sahéliens qui suit le dossier pour une ONG internationale. « C'est une stratégie classique de punition collective. »

Face à cette spirale, l'État camerounais occupe une position ambiguë que Jeune Afrique est en mesure de documenter. D'un côté, il utilise — officieusement — les capacités de renseignement des réseaux mbororos. De l'autre, il peine à leur garantir la protection à laquelle ils pourraient légitimement prétendre en retour.

D'après nos informations, plusieurs demandes de déploiement de postes militaires permanents dans des zones à forte concentration mbororo du Donga-Mantung ont été formulées auprès du commandement des FDS entre 2022 et 2025. La plupart sont restées sans réponse opérationnelle, faute de moyens ou de volonté politique.
La communauté internationale, de son côté, s'est longtemps focalisée sur le sort des populations anglophones victimes de l'armée camerounaise, laissant dans l'angle mort le drame des Mbororos — minorité dans une minorité, ni totalement anglophones, ni pleinement intégrés à la majorité francophone, et désormais acteurs involontaires d'une guerre qui les broie.

Adamou Amadou, de la Mboscuda, résume avec amertume la situation à Jeune Afrique : « Nous sommes devenus une variable d'ajustement dans un conflit qui ne nous appartient pas. Et nous en payons le prix le plus élevé. »