Trois mois. C'est le temps qu'il a fallu au ministère de la Défense du Cameroun pour produire un communiqué sur la mort d'Anicet Ekane, survenue en détention le 1er décembre 2025. Trois mois pendant lesquels aucune base juridique n'a jamais été officiellement présentée pour justifier l'arrestation du directeur du Manidem. Jeune Afrique a recueilli des témoignages accablants qui révèlent l'ampleur d'un vide légal soigneusement entretenu par l'appareil d'État.
Dans son communiqué du 24 février, le ministère de la Défense affirme qu'Anicet Ekane était impliqué dans « des manifestations violentes » survenues à Douala avant et après l'élection présidentielle du 12 octobre 2025. Une affirmation que Jeune Afrique a soumise à plusieurs juristes camerounais, unanimes dans leur stupéfaction.
« Aucun tribunal n'a siégé. Aucun procès n'a rendu de verdict », rappelle à Jeune Afrique l'activiste Kah Walla, qui suit le dossier de près. « Ce communiqué présente comme un fait établi ce qui n'est qu'une mise en cause. C'est une violation flagrante de la présomption d'innocence. »
Le paradoxe est d'autant plus frappant que le ministère reconnaît lui-même, dans ce même document, que « l'enquête judiciaire suivait encore son cours » au moment du décès. Autrement dit : Anicet Ekane est mort sous garde à vue, sans avoir été jugé, ni même formellement inculpé. Jeune Afrique a pu confirmer qu'à ce jour, aucun acte d'accusation officiel n'a été versé au dossier.
Au cœur des interrogations figure une question que le gouvernement n'a toujours pas résolue : sur quelle base légale Anicet Ekane a-t-il été interpellé ? Jeune Afrique a appris que les avocats de la famille ont adressé, à plusieurs reprises et à différentes autorités judiciaires, des demandes de communication de la décision d'arrestation. Aucune réponse formelle ne leur a été fournie.
Pour Kah Walla, interrogée en exclusivité par Jeune Afrique, la conclusion s'impose d'elle-même : « Il s'agit d'une arrestation arbitraire, décidée par l'appareil d'État, sans fondement juridique clairement établi. Ce n'est pas une question d'opinion, c'est un constat légal. »
Ce silence des institutions contraste avec l'empressement du ministère à publier les conclusions d'autopsie. Comme si l'État cherchait à clore médicalement un dossier qu'il refuse d'ouvrir juridiquement.
L'affaire Ekane s'inscrit dans un contexte post-électoral tendu, marqué par l'arrestation de plusieurs figures de l'opposition à la suite de la réélection du président Paul Biya. Pour les observateurs de la société civile contactés par Jeune Afrique, cette mort en détention — dans un flou juridique assumé — constitue un signal extrêmement préoccupant.
« Si l'État peut arrêter, détenir et laisser mourir un opposant sans jamais avoir à justifier légalement cet emprisonnement, alors toute la mécanique de l'État de droit s'effondre », résume un constitutionnaliste camerounais sous couvert d'anonymat, joint par Jeune Afrique.
La famille dit ne pas avoir l'intention d'en rester là. Elle se réserve le droit d'engager des recours, y compris devant des juridictions internationales. Une contre-expertise médicale indépendante est également envisagée. Pour Elombo Ekane, fils du défunt, interrogé en exclusivité par Jeune Afrique : « Nous voulons la vérité. Pas un communiqué. La vérité. »









