Depuis Banjul, où il s'est réfugié après la présidentielle contestée d'octobre 2025, Issa Tchiroma Bakary n'a pas renoncé à se battre. Et la visite annoncée du pape Léon XIV au Cameroun lui offre une tribune internationale inattendue. Jeune Afrique a recueilli des éléments inédits sur la stratégie de l'opposant camerounais pour transformer cet événement religieux en levier politique.
Tout commence par les résultats. Les chiffres validés par le Conseil constitutionnel camerounais donnent 53,66 % des voix à Paul Biya, contre 35,19 % à Issa Tchiroma Bakary. Mais l'opposant, depuis son exil gambien, continue de revendiquer sa victoire avec 62,22 % des suffrages — un contre-récit chiffré que son camp entretient méthodiquement sur les réseaux sociaux et dans ses communications internationales.
C'est dans ce contexte que la visite papale prend une dimension particulière. Jeune Afrique a pu établir que les partisans de Tchiroma Bakary ont coordonné une partie de leurs initiatives — lettre ouverte de « Project C » en novembre 2025, pétition mise en ligne le 25 janvier 2026 — dans le cadre d'une stratégie plus large visant à internationaliser la crise camerounaise. Le pape, figure morale mondiale, devient ainsi le destinataire idéal d'un plaidoyer que les chancelleries occidentales ont jusqu'ici largement ignoré.
L'écrivaine Calixthe Beyala, fer de lance culturel de l'opposition
Proche de l'opposant en exil, l'écrivaine Calixthe Beyala a rejoint début février le chorus des voix critiques contre la venue du souverain pontife. Sa prise de position ne relève pas du simple coup d'éclat : Jeune Afrique révèle que Beyala s'est entretenue avec plusieurs personnalités de la diaspora camerounaise en Europe dans les semaines précédant sa déclaration publique, dans le but de fédérer un front culturel et intellectuel autour du rejet de la visite papale.
La stratégie est claire : faire entendre la voix des opposants non plus seulement sur le plan juridique ou politique, mais aussi sur le terrain des symboles. En interpellant le pape, c'est l'image internationale de Paul Biya que le camp Tchiroma cherche à ternir, à un moment où le chef de l'État camerounais espère précisément que la visite pontificale lui conférera un surcroît de légitimité.
La pétition lancée le 25 janvier 2026 dénonce un « régime dictatorial », avance le chiffre de plus de 40 morts depuis les élections, et affirme que près de 2 000 personnes seraient encore détenues. Ses rédacteurs appellent le pape à ne pas se rendre au Cameroun, ou du moins à « exiger la vérité » plutôt qu'à « bénir les mensonges ».
Mais Jeune Afrique a constaté que la pétition peine à dépasser les cercles déjà convaincus de la diaspora. Son impact sur la décision du Vatican paraît, à ce stade, limité. Les préparatifs de la visite se poursuivent sans discontinuer, et aucun signal de Rome ne laisse présager un revirement.
Pour Issa Tchiroma Bakary et ses soutiens, l'enjeu n'est peut-être plus d'empêcher la visite, mais de s'assurer que si le pape se rend à Yaoundé, il ne puisse pas être perçu comme un soutien tacite au régime. Une bataille de communication que l'opposant en exil entend bien ne pas perdre, même à distance.









