Actualités of Thursday, 5 February 2026

Source: www.camerounweb.com

MARCHÉS PUBLICS AU CAMEROUN : Ferdinand Ngoh Ngoh au cœur d'une nouvelle controverse de gré à gré

Image illustrative Image illustrative

Les révélations de Jeune Afrique sur l'attribution sans appel d'offres d'un marché de 21,4 milliards relancent le débat sur les « Très Hauts Accords » présidentiels


Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence de la République, se retrouve une nouvelle fois sous les projecteurs. Après la polémique du contrat de scanning du Port autonome de Douala qui l'oppose au ministre des Finances Louis Paul Motaze, Jeune Afrique révèle ce 5 février qu'il est à l'origine d'une procédure de gré à gré controversée pour un marché de lampadaires solaires de 21,4 milliards de F CFA.


Tout part d'une correspondance administrative datée du 28 janvier 2026. Dans cette lettre révélée par Jeune Afrique, Ferdinand Ngoh Ngoh s'adresse à Ibrahim Talba Malla, ministre délégué chargé des Marchés publics, pour l'informer que le président Paul Biya a donné son « Très Haut Accord » autorisant le ministère de l'Habitat et du Développement urbain (Minhdu) à conclure, sans appel d'offres, un marché avec l'entreprise française Sunna Design.

Ce document, dont Jeune Afrique a obtenu copie, illustre une pratique devenue courante dans l'administration camerounaise : l'invocation d'un « Très Haut Accord » présidentiel pour contourner les procédures classiques de passation des marchés publics.

Le droit camerounais des marchés publics autorise effectivement la procédure de gré à gré, mais à titre strictement exceptionnel. Jeune Afrique rappelle les conditions légales : urgence absolue et imprévisible, exclusivité technique dont la nécessité est rigoureusement démontrée, ou projets d'importance stratégique nécessitant une coordination centralisée au plus haut niveau de l'État.
Dans le cas du marché d'éclairage public révélé par l'hebdomadaire panafricain, aucune de ces conditions ne paraît manifestement remplie. Où est l'urgence pour installer des lampadaires solaires, projet qui aurait pu être anticipé et planifié ? Où est l'exclusivité technique, alors que plusieurs entreprises internationales proposent des solutions similaires ? Où est le caractère stratégique qui justifierait de déroger aux règles de la concurrence ?


Selon les informations de Jeune Afrique, la mention d'un « Très Haut Accord » présidentiel agit comme un sésame administratif qui clôt toute discussion. Aucun ministre, aucun directeur de contrôle, aucune autorité de régulation n'ose remettre en cause une décision estampillée de la sorte.

Cette pratique pose une question démocratique majeure : le président de la République peut-il, par sa seule volonté, suspendre l'application des règles de passation des marchés publics ? Et si oui, dans quelles limites ? Le flou juridique entourant ces « Très Hauts Accords » offre une marge de manœuvre considérable aux décideurs, au détriment de la transparence.
Ferdinand Ngoh Ngoh, l'homme des missions sensibles
Jeune Afrique note que ce n'est pas la première fois que le secrétaire général de la présidence se retrouve au centre de controverses liées aux marchés publics. Homme de confiance de Paul Biya, Ferdinand Ngoh Ngoh dispose d'un pouvoir considérable, souvent qualifié dans les milieux politiques camerounais de "vice-présidence de fait".

Sa lettre du 28 janvier 2026 au ministre délégué aux Marchés publics illustre cette autorité : elle ne sollicite pas un avis, elle ne demande pas une validation – elle informe d'une décision déjà prise au sommet de l'État. Une verticalité du pouvoir qui laisse peu de place au débat contradictoire ou à l'évaluation technique indépendante.


Les révélations de Jeune Afrique mettent en lumière les dangers inhérents à cette pratique. L'absence de mise en concurrence empêche toute comparaison transparente avec d'autres offres techniques et financières. Comment savoir si les 995 000 F CFA par lampadaire constituent un prix de marché, si aucune autre entreprise n'a été invitée à soumissionner ?

Cette opacité ouvre la porte à tous les soupçons : surfacturation, rétro-commissions, conflits d'intérêts. Même si rien de tel n'est avéré dans ce dossier spécifique, l'absence de transparence crée un terreau favorable aux dérives.

L'enquête de Jeune Afrique soulève une autre question : quel est le rôle réel d'Ibrahim Talba Malla, ministre délégué chargé des Marchés publics, dans ce processus ? La lettre de Ferdinand Ngoh Ngoh lui est adressée, mais semble davantage l'informer d'un fait accompli que solliciter son expertise ou son autorisation.

Contacté par Jeune Afrique, le ministère des Marchés publics n'a pas souhaité commenter le dossier, invoquant le caractère "présidentiel" de la décision. Une posture qui traduit l'impuissance – ou la complaisance – de l'administration face aux décisions venues d'en haut.

Pour les organisations de la société civile camerounaise, les révélations de Jeune Afrique confirment une tendance préoccupante : la banalisation du gré à gré pour des marchés de grande envergure. Depuis 2020, plusieurs contrats de plusieurs dizaines de milliards ont été attribués selon cette procédure, sans que les justifications légales soient toujours convaincantes.
"Si chaque projet déclaré 'présidentiel' ou 'structurant' échappe aux règles normales de passation, c'est tout le système de régulation des marchés publics qui s'effondre", alerte un juriste spécialisé cité par Jeune Afrique. "Nous glissons progressivement vers un régime où la volonté politique prime sur le droit."

Face à ces critiques récurrentes, certains responsables politiques plaident pour une clarification du cadre juridique des "Très Hauts Accords". Jeune Afrique rapporte que des discussions auraient lieu en coulisses pour encadrer plus strictement les conditions dans lesquelles le président peut autoriser des dérogations aux procédures classiques.

Mais pour l'heure, aucune réforme concrète n'est annoncée. Et le marché des lampadaires solaires, lui, suit son cours administratif, porté par la seule autorité d'une lettre signée Ferdinand Ngoh Ngoh au nom du président Paul Biya.
21,4 milliards de questions

Au-delà des lampadaires, c'est toute l'architecture de gouvernance des marchés publics qui est interrogée par les révélations de Jeune Afrique. Comment concilier l'efficacité de l'action publique avec les exigences de transparence ? Comment garantir que les "Très Hauts Accords" servent l'intérêt général et non des intérêts particuliers ?

Ces 21,4 milliards de F CFA de contrat sans appel d'offres ne sont pas qu'une affaire de lampadaires. Ils symbolisent un système où la décision politique, lorsqu'elle émane du sommet, s'affranchit des garde-fous démocratiques censés protéger les deniers publics.

Et tant que ce système perdurera, chaque "Très Haut Accord" nourrira les mêmes interrogations, les mêmes soupçons, les mêmes controverses. Jeune Afrique vient d'en révéler une de plus. Combien d'autres restent encore dans l'ombre des bureaux feutrés de la présidence ?