Une note confidentielle qui révèle une méthode inhabituelle
Jeune Afrique a pu se procurer une note confidentielle datée du 26 janvier 2026 qui jette une lumière crue sur les méthodes employées au sommet de l'État camerounais pour régler l'affaire du scanning au port de Douala. Ce document, signé du chef d'état-major particulier du président Paul Biya, acte le départ de la société suisse SGS au profit de Transatlantic D SA.
L'aspect le plus troublant de cette affaire ? Le président de la République aurait choisi de faire passer une instruction concernant un contrat commercial par sa hiérarchie militaire plutôt que par les canaux administratifs traditionnels. Une pratique pour le moins inhabituelle qui interroge sur les véritables enjeux de pouvoir à l'œuvre.
Ce que Jeune Afrique révèle aujourd'hui, c'est que cette instruction présidentielle, aussi solennelle soit-elle, n'aura tenu que trois jours. Le 29 janvier 2026, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a réuni les acteurs du dossier à Yaoundé et s'est prononcé en faveur du maintien du contrat avec SGS, contredisant frontalement les orientations venues de la présidence.
À la sortie de cette réunion, où était notamment présent René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication et président du conseil d'administration de SGS Scanning Cameroun SA, le ministre des Transports Jean Ernest Ngallé Bibéhè a confirmé que le chef du gouvernement exigeait le maintien du contrat SGS jusqu'en 2032, déclarant que tout autre contrat passé par le Port autonome de Douala était "non avenu".
Ce retournement de situation révèle une crise institutionnelle d'une ampleur rare au Cameroun. Comment expliquer qu'une décision émanant directement du président Paul Biya puisse être contredite aussi rapidement par son Premier ministre ?
Selon les informations recueillies par Jeune Afrique, plusieurs hypothèses circulent dans les cercles du pouvoir à Yaoundé :
Hypothèse 1 : La note du 26 janvier serait un faux ou un document dont l'authenticité est contestée. Le fait qu'elle soit passée par le canal militaire plutôt que par les voies administratives normales pourrait être un indice. Certains y voient une manœuvre de Ferdinand Ngoh Ngoh, le puissant secrétaire général de la présidence, pour forcer la main du président.
Hypothèse 2 : Le président Biya aurait été mal informé lors de la réunion du 21 janvier organisée par Ferdinand Ngoh Ngoh, et la décision du 29 janvier constituerait une rectification après que Louis Paul Motaze, le ministre des Finances, ait pu présenter sa version des faits.
Hypothèse 3 : Il existe un rapport de force entre la présidence et la primature, et la décision du Premier ministre constitue une tentative de reprendre la main sur un dossier jugé trop important pour être laissé aux seules mains de Ferdinand Ngoh Ngoh et Cyrus Ngo'o.
L'un des éléments les plus intrigants de cette affaire reste la réunion du 21 janvier 2026, organisée à la présidence sous la direction de Ferdinand Ngoh Ngoh. Comme l'a rapporté Jeune Afrique, cette rencontre n'a donné lieu à aucune communication officielle, aucun communiqué, aucun compte-rendu public.
Pourtant, c'est sur cette réunion que Cyrus Ngo'o s'est appuyé pour annoncer, dès le 9 décembre 2025, que les opérations de scanning seraient assurées par Transatlantic D SA à partir du 1er janvier 2026. Dans sa lettre au secrétaire général de Port Synthèse, Ngo'o précisait que cette décision découlait "des orientations décidées lors d'une réunion organisée à la présidence de la République".
Le ministre des Finances Louis Paul Motaze a publiquement affirmé n'avoir pas participé à cette réunion du 21 janvier. Jeune Afrique a pu confirmer son absence, ce qui pose une question majeure : comment une décision engageant les finances publiques et les recettes douanières du pays peut-elle être prise sans la présence du ministre des Finances ?
Secrétaire général de la présidence depuis 2009, Ferdinand Ngoh Ngoh est considéré comme l'homme le plus puissant du Cameroun après Paul Biya. Les investigations de Jeune Afrique montrent qu'il est soupçonné depuis des années de vouloir contrôler les activités du port de Douala, poumon économique du pays qui génère l'essentiel des recettes douanières.
Sa proximité avec Cyrus Ngo'o, directeur général du PAD, n'est un secret pour personne dans les sphères du pouvoir. Leur alliance dans cette affaire du scanning apparaît comme une tentative de prendre le contrôle d'un secteur stratégique, au détriment des prérogatives du ministère des Finances.
La réunion du 21 janvier, organisée par Ngoh Ngoh en l'absence de Motaze, et la note du 26 janvier passée par le chef d'état-major particulier du président, suggèrent une stratégie coordonnée pour contourner les circuits de décision normaux.
Face à cette offensive, le ministre des Finances a choisi de camper sur ses positions avec une détermination rare dans le système politique camerounais. Jeune Afrique révèle que Motaze a multiplié les correspondances officielles pour rappeler la légalité du contrat SGS et son échéance en 2032.
Dans sa lettre du 29 décembre 2025, dont Jeune Afrique a obtenu copie, le ministre intime au PAD de se conformer strictement au contrat d'inspection par scanner conclu avec SGS le 2 mars 2015. Il rappelle que cet accord a pour objectif fondamental "la sécurisation des recettes douanières" et donne instruction à la Direction générale des douanes de continuer à s'y référer.
Cette résistance du ministre des Finances n'est pas seulement une question juridique. Elle révèle une lutte de pouvoir entre deux conceptions de la gouvernance : d'un côté, la présidence qui tente d'imposer ses décisions par des canaux informels ; de l'autre, un ministre qui s'accroche au cadre légal et aux procédures établies.
Un autre acteur clé de ce feuilleton mérite attention : René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication depuis 2009 et président du conseil d'administration de SGS Scanning Cameroun SA. Selon les informations de Jeune Afrique, Sadi a participé à la réunion cruciale du 29 janvier à la primature.
Sa double casquette – ministre influent et président du CA de SGS – fait de lui un acteur central du dossier. Certains observateurs y voient un conflit d'intérêts manifeste ; d'autres estiment au contraire que sa présence garantit que les intérêts de l'État seront préservés dans ce contrat.
Jeune Afrique a pu établir que Sadi entretient des relations complexes avec Ferdinand Ngoh Ngoh. Les deux hommes, tous deux originaires de la région du Centre, se connaissent depuis des décennies. Leur positionnement opposé dans cette affaire (Ngoh Ngoh soutenant Transatlantic, Sadi défendant SGS) révèle des fractures au sein même de l'élite politique camerounaise.
Au-delà des luttes de pouvoir, c'est le risque d'un chaos administratif que Jeune Afrique a pu documenter. Entre le 2 janvier et le 29 janvier 2026, deux sociétés ont prétendu simultanément assurer les opérations de scanning au port de Douala.
Transatlantic D SA, forte de l'appui de Cyrus Ngo'o et de la note présidentielle du 26 janvier, a commencé ses opérations dès le 2 janvier. Dans un communiqué du 12 janvier, l'entreprise faisait état de 2 856 conteneurs scannés, dont 2 455 inspections validées.
Pendant ce temps, SGS, s'appuyant sur son contrat de 2015 et les instructions du ministère des Finances, continuait également ses activités. Cette situation a créé une confusion totale pour les opérateurs économiques du port, confrontés à deux systèmes de facturation concurrents.
Le 19 janvier, Cyrus Ngo'o a tenté de trancher en affirmant dans un communiqué que "le seul paiement juridiquement valable et exigible" au titre des frais de scanning était celui effectué au profit de Transatlantic D SA. Il enjoignait toutes les administrations utilisant le système de facturation SGS de le désactiver immédiatement.
Ce que révèlent ces batailles procédurales, ce sont des enjeux financiers considérables. Le port de Douala-Bonabéri assure plus de 90% du commerce extérieur du Cameroun. Les opérations de scanning concernent désormais, selon la nouvelle formule voulue par Cyrus Ngo'o, "toutes les marchandises transitant par le port, à l'importation comme à l'exportation, quel que soit leur mode de conditionnement".
Jeune Afrique a pu estimer que les revenus annuels de ce contrat se chiffrent en dizaines de millions de dollars. Le passage de SGS à Transatlantic D SA ne concerne pas seulement un changement d'opérateur : il représente un transfert de richesse majeur et un repositionnement stratégique dans le contrôle de l'économie portuaire.
Un aspect juridique crucial, révélé par Jeune Afrique, concerne la nature même du contrat SGS. Il s'agit d'un partenariat public-privé de type BOOT ("Build, Own, Operate, Transfer"), conclu en 2015 pour une durée de dix ans à compter d'un certain niveau d'investissement.
Selon le ministère des Transports, ce niveau d'investissement a été atteint en 2022, ce qui fait courir le contrat jusqu'en 2032. SGS a financé l'installation des scanners et doit exploiter le dispositif durant toute la période contractuelle avant d'en transférer la propriété à l'État.
Rompre unilatéralement ce contrat pourrait exposer l'État camerounais à des poursuites internationales et à des demandes d'indemnisation. Jeune Afrique a appris que les juristes du ministère des Finances ont alerté sur ce risque, ce qui explique en partie la fermeté de Louis Paul Motaze.
Au-delà des aspects techniques et juridiques, cette affaire constitue un test pour la présidence de Paul Biya, 92 ans, au pouvoir depuis 1982. Les observations de Jeune Afrique sur le terrain révèlent une administration camerounaise de plus en plus fragmentée, où les centres de pouvoir se multiplient et s'affrontent.
Le fait qu'une instruction présidentielle puisse être contredite trois jours plus tard par le Premier ministre, que des ministres s'opposent frontalement sur des questions relevant normalement d'un arbitrage gouvernemental, que la présidence utilise des canaux militaires pour des affaires commerciales – tout cela dessine le portrait d'un État en perte de cohérence.
Dans l'attente d'un remaniement gouvernemental qui se fait toujours désirer, comme l'a rapporté Jeune Afrique, ces turbulences illustrent les difficultés d'un régime vieillissant à maintenir son autorité sur une administration traversée par des luttes de clans et des appétits économiques contradictoires.
À l'heure où nous mettons sous presse, l'issue du conflit reste incertaine. La décision du Premier ministre du 29 janvier en faveur de SGS semble avoir mis un terme provisoire à l'offensive de Transatlantic D SA. Mais Jeune Afrique a recueilli des informations suggérant que Ferdinand Ngoh Ngoh n'a pas dit son dernier mot.
Plusieurs sources proches de la présidence, interrogées sous couvert d'anonymat par Jeune Afrique, estiment qu'une nouvelle réunion pourrait être convoquée dans les prochaines semaines pour "clarifier définitivement" la situation. D'autres évoquent la possibilité d'un compromis : SGS conserverait le scanning des conteneurs, tandis que Transatlantic D SA se verrait confier les autres marchandises.
Une chose est certaine : cette affaire a révélé au grand jour les fractures qui traversent le sommet de l'État camerounais et pose la question de la capacité du système à se réformer de l'intérieur.









