Actualités of Saturday, 19 October 2024

Source: 𝐊𝐚𝐧𝐝 đŽđ°đšđ„đŹđ€đą

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Paul Biya est absent, mais le Cameroun est-il vraiment lĂ  ? Paul Biya est absent, mais le Cameroun est-il vraiment lĂ  ?

VoilĂ  maintenant 47 jours que Paul Biya n’a pas Ă©tĂ© aperçu au Cameroun, aprĂšs une derniĂšre apparition furtive, le 8 septembre dernier, en Chine. Depuis, plus rien. Ni communiquĂ© officiel, ni image rĂ©cente, ni signe de son retour imminent. Le chef de l’État camerounais, au pouvoir depuis 42 ans, semble s’ĂȘtre Ă©vaporĂ©. Une rumeur d’hospitalisation en Europe se rĂ©pand, comme souvent. Certains vont mĂȘme jusqu'Ă  Ă©voquer sa mort. Mais Ă  YaoundĂ©, Douala ou Garoua, c’est le calme plat. Les marchĂ©s bruissent de discussions, mais aucune trace de cette inquiĂ©tude politique qui devrait normalement animer un pays laissĂ© sans capitaine. Pas de manifestations dans les rues, pas de cris d’alarme de l’opposition. Silence radio.

Les Camerounais semblent vivre comme si leur prĂ©sident n’existait pas. Et peut-ĂȘtre, en un sens, n'existe-t-il dĂ©jĂ  plus pour eux. Une question lancinante traverse alors l’esprit : comment une nation en vient-elle Ă  se rĂ©signer Ă  l’absence de son leader sans mĂȘme lever un sourcil ?

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Ce qui Ă©tonne d’abord, c’est l’apparente normalitĂ© de cette situation. Dans n'importe quel autre pays, un tel dĂ©tachement vis-Ă -vis de l’absence du chef de l’État serait inconcevable. Imaginez un instant : un prĂ©sident amĂ©ricain introuvable pendant deux jours seulement dĂ©clencherait un ouragan mĂ©diatique et politique sans prĂ©cĂ©dent. En France, une simple rumeur de maladie suffirait Ă  saturer les chaĂźnes d’information et Ă  envoyer des journalistes campĂ©s devant l'ÉlysĂ©e. Mais ici, au Cameroun, quarante-sept jours d’absence prĂ©sidentielle ne provoquent qu’un haussement d’épaules. Tout au plus, quelques memes partagĂ©s sur Facebook et WhatsApp.

Les plus fervents dĂ©fenseurs du Rassemblement DĂ©mocratique du Peuple Camerounais (RDPC), fidĂšles au prĂ©sident, assurent sans la moindre gĂȘne que Paul Biya n’a aucune obligation d’ĂȘtre visible ou prĂ©sent. « Il sera lĂ  quand il le voudra », disent-ils avec un aplomb dĂ©sarmant, comme si l’idĂ©e mĂȘme de rendre des comptes Ă  une population relevait du folklore dĂ©mocratique. Le Cameroun fonctionnerait-il mieux sans son prĂ©sident ? Certains finissent par se demander si le pays ne s’est pas dĂ©jĂ  habituĂ© Ă  vivre dans l’absence prolongĂ©e de Biya, tant celle-ci semble ne plus susciter d’émotion.

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Or, le prĂ©sident est censĂ© incarner une nation. Il n’est pas seulement le chef de l’État ou le garant de l’ordre constitutionnel. Il est aussi, en principe, une prĂ©sence symbolique et morale, une boussole vers laquelle les citoyens tournent le regard en pĂ©riode de doute ou de crise. Pourtant, chez nous, cette fonction semble avoir perdu tout son sens, ou peut-ĂȘtre n’a-t-elle jamais Ă©tĂ© vraiment intĂ©riorisĂ©e par une partie de la population.

Mes compatriotes ont-ils, Ă  force de dĂ©sillusions, appris Ă  se passer de l’idĂ©e mĂȘme d’un prĂ©sident ? AprĂšs plus de quarante ans de gouvernance statique, oĂč le pouvoir central semble n’exister que pour lui-mĂȘme, il est possible que la figure prĂ©sidentielle ne soit plus, en effet, qu’une abstraction lointaine, sans lien direct avec la vie quotidienne des citoyens. « Qu’est-ce que Paul Biya a fait pour moi, de toute façon ? » pourrait-on entendre au dĂ©tour d’une conversation. Si un chef d’État se fait invisible, il finit par disparaĂźtre aussi des esprits.

Cette Ă©rosion progressive de la figure prĂ©sidentielle n’a rien d’anodin. Elle trahit un dĂ©crochage profond entre l’État et la sociĂ©tĂ©, oĂč chacun, Ă  son niveau, se rĂ©signe Ă  avancer seul. Dans un tel contexte, la prĂ©sence ou l’absence du prĂ©sident devient une donnĂ©e accessoire. Le marchĂ© doit ouvrir, les enfants doivent aller Ă  l’école, et les vendeurs de call-box doivent faire leur chiffre. Avec ou sans prĂ©sident, la vie continue. Peut-ĂȘtre est-ce lĂ  une forme d’adaptation Ă  la nature du pouvoir au Cameroun : une autoritĂ© lointaine, indiffĂ©rente, et immuable, Ă  laquelle on a renoncĂ© Ă  demander des comptes.

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Faut-il voir dans ce silence une forme de rĂ©signation, un dĂ©saveu tacite d’un systĂšme politique qui semble depuis longtemps hors de portĂ©e ? Ou bien s’agit-il d’une sorte de sagesse populaire, une maniĂšre de ne plus gaspiller d’énergie Ă  chercher du leadership lĂ  oĂč il n'y en a jamais eu ? Les grands mouvements de contestation comme ceux qui ont secouĂ© le SĂ©nĂ©gal, le Burkina Faso ou le Mali en rĂ©action Ă  la mauvaise gouvernance n'ont jamais vraiment pris racine ici. Peut-ĂȘtre parce que l’immobilisme du rĂ©gime a fini par engendrer un immobilisme de la sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme.

Mais cette indiffĂ©rence apparente est-elle aussi paisible qu’elle en a l’air ? L’absence de Biya pourrait bien ĂȘtre le calme avant la tempĂȘte, un moment suspendu avant que des luttes intestines ou une succession mal prĂ©parĂ©e n’ouvrent les vannes de l’instabilitĂ©. À force de gouverner sans gouverner, de s’effacer sans prĂ©venir, Paul Biya pourrait laisser derriĂšre lui un vide dangereux, oĂč chacun tentera de tirer son Ă©pingle du jeu.

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Ce qui est frappant dans cette situation, ce n’est pas seulement l'absence de Biya, mais l’absence de rĂ©action. Si un prĂ©sident peut disparaĂźtre pendant quarante-sept jours sans provoquer le moindre soubresaut, c’est qu’un problĂšme systĂ©mique est Ă  l'Ɠuvre. Le Cameroun a-t-il besoin d’un prĂ©sident ? La question pourrait sembler absurde, mais elle mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e.

À force de ne rien attendre du pouvoir, les Camerounais ont appris Ă  vivre en autarcie politique, Ă  fonctionner dans une sociĂ©tĂ© oĂč le leadership politique n’est plus qu’un mirage distant, un dĂ©cor figĂ© au sommet de l’État. Mais combien de temps ce systĂšme peut-il tenir ? À quoi ressemblera le jour oĂč Paul Biya ne reviendra pas du tout ?

Le vrai danger, au demeurant, n’est pas que les Camerounais continuent de vivre comme si leur prĂ©sident n’existait pas. Le danger, c’est qu’ils se rĂ©veillent trop tard, une fois que le vide laissĂ© par son absence aura attirĂ© toutes les ambitions et toutes les rivalitĂ©s.

Paul Biya est absent, mais le Cameroun est-il vraiment lĂ  ? VoilĂ  la question que les Camerounais devront un jour affronter. Car aucun pays ne peut indĂ©finiment ignorer l’absence de son capitaine sans finir par chavirer.