Actualités of Thursday, 5 March 2026
Source: www.camerounweb.com
La prochaine visite du Pape Léon XIV au Cameroun fait resurgir le drame que connait l’église catholique au Cameroun avec les multiples cas d’assassinat ou de mort suspecte de religieux dans le pays.
Le régime Biya a compris, bien avant ses opposants, la valeur politique d'un pape.
Depuis plusieurs années, un malaise profond s'est installé entre le peuple camerounais et la diplomatie vaticane. Il a éclaté publiquement lorsque le nonce apostolique a été hué à Bamenda, après avoir béni Paul Biya lors d'une cérémonie officielle. Ce n'était pas un incident : c'était un verdict populaire.
La fracture s'est encore révélée lorsqu'un prélat camerounais a publié ce message sur Facebook : « Biya vole les élections, tue une cinquantaine, emprisonne 2000 manifestants et puis invite le Pape à la joie des évêques. Ma tête disjoncte ! C'est toujours l'Église de Jésus-Christ ? ».
Ce n'est plus une contestation populaire ou politique. C'est une révolte ecclésiale.
Le mécanisme d'instrumentalisation
Le régime Biya entretient méthodiquement une relation de proximité avec Rome : visites officielles au Vatican, bénédictions papales, baptêmes pontificaux, invitation soigneusement orchestrée d'une visite papale. Ces gestes ne sont pas neutres. Dans un pays à majorité chrétienne, chaque image du président aux côtés du Saint-Père vaut des milliers de discours. Elle dit : ce pouvoir est moralement fréquentable.
C'est précisément ce que le peuple refuse. Et c'est précisément ce que le Vatican, par sa prudence diplomatique, continue de lui offrir.
Le silence qui accuse
Depuis 1982, plusieurs figures majeures de l'Église catholique camerounaise ont été assassinées ou sont mortes dans des conditions suspectes :
-Mgr Jean-Marie Benoît Bala, retrouvé dans la Sanaga en 2017 — l'Église dit : assassiné, l'État conclut à un suicide
-Père Engelbert Mveng, intellectuel catholique de premier plan, assassiné en 1995
-Abbé Joseph Mbassi, journaliste catholique, tué en 1988
-Mgr Yves Plumey, archevêque émérite de Garoua, assassiné en 1991
-Père Anthony Fontegh, tué à Bamenda en 1990
-Sœur Germaine Marie Husband et Sœur Marie Léonne Bordy, assassinées en 1992
-Abbé Apollinaire Claude Ndi, mort dans des circonstances troubles en 2001
Aucune de ces affaires n'a été élucidée. Aucune enquête internationale. Aucune prise de position publique du Vatican. Pour le clergé local, ce silence est une solitude. Pour le peuple, c'est une trahison. Pour le régime, c'est une opportunité.
Un double standard qui n'échappe à personne
Le pape François a publiquement dénoncé Trump, Bolsonaro, les dictatures latino-américaines, les violences en RDC. Sa parole peut être courageuse, ciblée, politique. Mais sur le Cameroun : rien.
Les évêques camerounais, eux, parlent. Ils dénoncent la corruption, la misère, les manipulations électorales, les massacres dans les régions anglophones. Leur parole est enracinée dans la réalité du terrain. Pendant ce temps, les représentants du Vatican bénissent, sourient, stabilisent.
Cette dissymétrie n'est pas une nuance diplomatique. C'est un signal politique que le régime exploite avec habileté.
Ce qu'une visite papale produirait réellement
Une visite du pape au Cameroun, dans le contexte actuel, ne serait pas d'abord un acte pastoral. Elle serait un événement de communication politique au service du pouvoir.
Les images circuleraient : le pape à Yaoundé, le pape accueilli par les autorités, le pape dans un pays stable et croyant. Le régime en ferait un certificat de respectabilité internationale, à l'approche d'élections ou en réponse à des pressions extérieures.
Les victimes, elles, n'auraient pas la parole. Les prélats assassinés ne seraient pas nommés. Les 2000 manifestants emprisonnés n'entreraient dans aucune homélie officielle.
La vraie question
Ce n'est pas : Le pape doit-il venir ?
C'est : Le Vatican est-il prêt à refuser d'être instrumentalisé ?
Une visite papale n'a de sens moral que si elle s'accompagne d'une parole claire sur les martyrs de l'Église camerounaise, d'une rencontre publique avec les victimes des violences d'État, et d'un refus explicite de servir de caution symbolique à un régime qui tue, emprisonne et efface.
Sans cela, venir au Cameroun, c'est choisir son camp. Et le peuple le sait.
John Lawson