Pendant que les parlementaires applaudissaient au Palais des verres, une voix discordante et lucide s'élevait sur les réseaux sociaux. Angela Forbin, ancienne journaliste de Canal 2 International, figure respectée des milieux médiatiques camerounais, a publié ce 2 avril une analyse qui tranche avec l'euphorie institutionnelle ambiante. Son verdict est sans appel : la révision constitutionnelle en cours n'est pas une réforme — c'est une manœuvre.
Là où beaucoup saluent une avancée historique, Angela Forbin voit une façade soigneusement construite. Pour elle, le poste de vice-président qui sera issu de cette révision constitutionnelle sera fondamentalement creux. «En réalité, ce qui va se passer c'est que la vice-présidence sera un poste faible», écrit-elle sans détour. Un poste qui, dans sa lecture, sera «simplement un valet du président de la République» — une fonction protocolaire, visible, mais dépourvue de substance réelle.
La destination probable de ce poste faible ? Un anglophone, selon l'analyste. Une nomination qui aurait les apparences d'un geste politique fort en direction des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest en proie à la crise depuis dix ans, mais qui, dans les faits, n'accorderait à son titulaire ni pouvoir décisionnel réel ni capacité d'action autonome. Le symbole sans la substance. La forme sans le fond.
C'est ici qu'Angela Forbin révèle la mécanique profonde de ce qu'elle appelle un «jeu de chaises». Car pendant que la vice-présidence sera délibérément maintenue faible, c'est la Primature qui verrait ses prérogatives considérablement renforcées dans cette nouvelle architecture constitutionnelle. «On va renforcer les pouvoirs du PM qui jusqu'ici n'a été qu'une coquille vide», analyse-t-elle.
Et qui occuperait ce Premier ministère aux pouvoirs étoffés ? La réponse d'Angela Forbin est limpide : Ferdinand Ngoh Ngoh, l'actuel secrétaire général de la présidence de la République, qu'elle présente comme le grand bénéficiaire de toute cette recomposition institutionnelle. Son portrait de l'homme est aussi précis que glaçant :
«Avec 15 ans au poste de SGPR, une toile de loyalistes bien ficelée — sécurité, finances, renseignement, parlement — Ngoh Ngoh est facilement l'homme le plus puissant du pays après un Paul Biya affaibli.»
Quinze ans à tisser sa toile. Quinze ans à placer ses hommes dans chaque nerf du système d'État. La journaliste dresse le portrait d'un homme qui n'a pas besoin d'un titre ronflant pour exercer le pouvoir réel — et qui, avec un Premier ministère renforcé, disposerait enfin d'une légitimité constitutionnelle à la hauteur de son influence souterraine.
Angela Forbin va encore plus loin dans son analyse. Pour elle, ce scénario n'est pas seulement une transition de pouvoir — c'est une candidature présidentielle déguisée. «Ce jeu de chaises, c'est peut-être pour permettre son passage en force ou du moins pour se positionner comme candidat à la prochaine élection», écrit-elle.
L'équation est redoutablement simple : un vice-président anglophone symbolique, un Premier ministre Ngoh Ngoh aux pouvoirs étendus, et au bout du chemin, un secrétaire général de la présidence qui se serait transformé, en quelques mouvements constitutionnels habiles, en dauphin incontournable pour la prochaine élection présidentielle.
La conclusion d'Angela Forbin est peut-être la plus cinglante de toute son analyse. Là où certains voient dans cette révision constitutionnelle un tournant historique, une modernisation de l'architecture institutionnelle, une adaptation aux réalités du Cameroun d'aujourd'hui, l'ancienne journaliste de Canal 2 voit autre chose :
«Cette modification constitutionnelle n'est en rien un début de solution mais plutôt une énième cacophonie orchestrée pour préserver le système Biya dans l'après-Biya en donnant un coup de pouce à ses préférés.»
Le mot «cacophonie» est choisi avec soin. Pas une réforme, pas même une manœuvre élaborée — une cacophonie. Le bruit et la fureur institutionnels au service d'un seul objectif : que rien ne change vraiment lorsque tout semblera avoir changé.
Dans un paysage médiatique camerounais souvent prudent face au pouvoir, la prise de position franche et documentée d'Angela Forbin détonne. Elle rappelle ce que le journalisme a de meilleur à offrir : non pas l'écho des discours officiels, mais la lumière braquée sur ce que ces discours cherchent à dissimuler.
Le Parlement a voté. La Constitution sera modifiée. Mais la question qu'Angela Forbin pose, et que personne ne peut balayer d'un revers de main, reste entière : pour qui, et pour quoi ?









