La polémique oppose Valsero à Joël Kouemo s’apparente à une mise en scène permanente du conflit politique sur les réseaux sociaux. Valsero construit un récit autour d’un « marionnettiste », de relais et d’une communauté à défendre sans apporter de preuves suffisantes de l’accusation de « bamiphobie » visant Kouemo.
Il y a deux façons de lire la polémique autour de Joël Kouemo. La première consiste à examiner les griefs. La seconde consiste à regarder comment le récit est fabriqué. Nous ferons les deux, parce que l'une éclaire l'autre.
Dans ses émissions de « La Clinique », Valsero ne commente pas des faits. Il distribue des rôles. Le marionnettiste, les marionnettes, les mercenaires, le peuple, et au centre de la scène, lui-même. Cette mise en récit transforme de simples controverses numériques en affrontements à forte charge émotionnelle. Plusieurs piliers la soutiennent. Aucun ne résiste longtemps à la confrontation avec les propres paroles de son auteur.
CE QUE L'ON SAIT DE JOËL KOUEMO
Joël Kouemo est originaire de Batoufam, dans le Koung-Khi. Il est ministre conseiller en République centrafricaine. Il a investi dans sa région, où il vient d'offrir une ambulance à sa communauté. Il n'occupe pas les réseaux sociaux.
Son parcours comporte aussi une page sombre, et nous ne l'éluderons pas. En 2015, le tribunal correctionnel de Dakar l'a jugé, sous le nom de Joël Manou, pour faux en écriture privée, tentative d'escroquerie et usurpation de fonction. Il se présentait alors comme conseiller spécial du président sénégalais. Selon Paul Chouta, il a été condamné à deux ans de prison. D'autres accusations circulent aujourd'hui sur ses activités en Centrafrique et au Cameroun. Elles restent à établir.
Précisons donc notre position. Nous ne connaissons pas cet homme. Nous ne le défendons pas. Nous examinons un grief précis, celui de bamiphobie. Un passé judiciaire n'en fait pas partie.
LE MYTHE DU MARIONNETTISTE
Valsero ne présente jamais Joël Kouemo comme un homme d'affaires. Il en fait « l'ennemi », « la cible », celui qu'il faut combattre « jusqu'à la dernière énergie ». Kouemo deviendrait le successeur d'Amougou Belinga dans la bataille du contrôle médiatique. La présence d'anciens de Vision 4 dans la rédaction de Times TV servirait de preuve.
Le procédé a un avantage considérable. Il simplifie une réalité complexe. Au lieu d'expliquer des rapports de force multiples, il désigne un cerveau unique qui tirerait les ficelles. Le public dispose d'un adversaire identifiable.
Encore faut-il que le cerveau existe. Or le narrateur le reconnaît lui-même : il ne connaissait pas cet homme auparavant et il ne fait « pas les enquêtes ». Sa source, c'est un interlocuteur qui l'a « fait asseoir » pour tout lui raconter. Le reste tient dans une série de « j'ai appris que », une généalogie de mariages censée rattacher Kouemo à un clan du pouvoir. Valsero se trompe même de pays. Il fait de son marionnettiste le conseiller du président centrafricain puis, dans la même vidéo, celui du président tchadien.
Il y a plus curieux. Selon Valsero lui-même, Amougou Belinga aurait traité Kouemo de « pauvre type » au téléphone, et Kouemo se réjouirait de le voir en prison. L'héritier désigné serait donc l'adversaire de celui dont il hériterait. Le récit ne s'arrête pas à ce genre de détail.
DU DIVERTISSEMENT À LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE
Le deuxième ressort consiste à politiser tout ce qui touche à la communication populaire. Dans cette grille, les influenceurs ne sont jamais des acteurs autonomes. Steve Fah et Camille Makosso deviennent les instruments visibles d'un projet invisible. Une émission sur Times TV, un projet de découverte du Cameroun, tout est lu comme une opération de contrôle des imaginaires. L'idée martelée est simple : quand une marionnette bouge, il faut chercher celui qui tient les fils.
Là encore, Valsero se contredit. Les marionnettes, dit-il, « ne comptent pas », « ne servent à rien », il est inutile de leur répondre. Elles occupent pourtant des émissions entières. Si elles ne comptent pas en politique, elles comptent en audience.
Cette lecture a un autre défaut. Elle suppose un public incapable de faire la part des choses. Steve Fah est proche du régime. Ses activités m'ont pourtant fait connaître un Cameroun que j'ignorais. Je m'en tiens là. Il ne peut pas me faire changer de convictions. Regarder un reportage n'est pas adhérer à un parti.
LA FORTERESSE ASSIEGÉE
Le troisième pilier repose sur une dramaturgie classique, celle du résistant isolé face à une coalition écrasante. Valsero dresse lui-même la liste des assaillants. Times TV, la télévision numérique de Bruno Bidjang, Vision 4, Info TV. « Ça va venir de partout », prévient-il.
Qui est assiégé ? Le « vieux Soufo ». On aurait tort d'y voir le citoyen ordinaire. Le vieux Soufo, c'est Valsero. C'est ainsi qu'il se désigne. « Daddy Soufo n'est que amour », « l'employé du Seigneur ». La forteresse n'abrite pas le peuple. Elle abrite un homme. Et ce nom même n'est pas anodin.
La force de ce schéma tient à sa capacité à retourner chaque attaque en argument. Plus les critiques se multiplient, plus elles prouvent que le mouvement dérange. Une contradiction n'est plus examinée, elle devient une validation. Le récit devient irréfutable, et c'est précisément sa faiblesse.
Le registre bascule ensuite vers le moral et le spirituel. Valsero va jusqu'à parler d'un « remake de l'assassinat de Martinez Zogo » dont il serait la cible. Il invoque le Seigneur, exhorte ses partisans à répondre à la haine par l'amour et à ne pas insulter. Dans la même vidéo, il traite ses adversaires de « rat » et de noms qu'on ne reproduira pas ici.
L'IDENTITÉ D'EMPRUNT
Pa'a Soufo. Le titre est bamiléké. Pa'a, c'est le père, l'aîné, celui qu'on respecte. Valsero n'est pas bamiléké. Il s'est pourtant choisi ce nom, et ce choix répond à une réalité simple : son public est majoritairement bamiléké, en particulier dans la diaspora. En se faisant appeler Pa'a Soufo, il ne revendique pas seulement une autorité. Il suggère une appartenance. Il veut faire croire qu'il est l'un des leurs.
Raoul Christophe Bia, principale cible de l'accusation, fait la même lecture. Selon lui, Valsero se sert de son nom pour plaire à une partie de la communauté bamiléké, qui remplit ses concerts et l'accueille au Canada. Le témoignage vient d'un adversaire et doit être pris comme tel. Il rejoint pourtant ce que chacun peut constater.
Changer de nom pour séduire un public n'est pas un crime. C'est de la communication. Mais cette identité d'emprunt éclaire toute la polémique d'une lumière crue. Car c'est depuis ce nom bamiléké que Valsero accuse de bamiphobie un homme qui, lui, est bamiléké. Joël Kouemo est de Batoufam. Il y a investi.
Sur quoi repose l'accusation ? Valsero l'a dit lui-même, et il faut l'écouter jusqu'au bout. S'adressant à Joël Kouemo, il lui demande pourquoi il « emploie » Raoul Christophe Bia, qu'il qualifie de bamiphobe. Puis il précise : « C'est pas pour dire que c'est toi-même. » L'aveu est capital. L'accusateur principal reconnaît que Kouemo n'est pas bamiphobe. Le grief glisse de l'homme vers son entourage.
Valsero va plus loin. Il affirme que Kouemo n'emploierait « que » des bamiphobes. À l'appui, il cite un nom. Un seul. Et même ce lien est fragile. Selon Raoul Christophe Bia, c'est Kouemo qui l'a contacté. Les deux hommes se sont rencontrés à Paris, Kouemo lui a présenté son projet, et Bia dit avoir répondu qu'il tenait pour l'instant à sa liberté. Collaborateur, peut-être. Employé, rien ne le prouve.
Précisons-le sans détour. La réponse de Bia n'est pas un certificat de bonne conduite. Il affirme qu'à ceux qui lui apportent le tribalisme, il « rend le tribalisme ». Ce raisonnement n'est pas acceptable, d'où qu'il vienne. Mais la question posée ici ne porte pas sur Bia. Elle porte sur Kouemo. Et même si Bia était tout ce que Valsero dit, rien ne permettrait d'en conclure que celui qui travaille avec lui partage ses idées.
La même logique appliquée ailleurs montre son absurdité. Times TV a donné la parole à Cabral Libii, adversaire déclaré du MRC. Faut-il en conclure que Joël Kouemo est anti-MRC ? Personne ne le soutient. Donner la parole n'est pas adhérer. Un promoteur qui ne recevrait que des gens qui pensent comme lui ne dirigerait pas une télévision, il dirigerait un tract. « La Clinique » reçoit elle aussi des invités, sans avoir jamais prétendu endosser chacun de leurs mots.
Et si un invité franchissait la ligne, la loi a prévu la réponse. L'outrage aux tribus et aux ethnies, inscrit dans le Code pénal depuis 2019, vise l'auteur des propos. La responsabilité éditoriale incombe à la direction de la chaîne, et le Conseil national de la communication peut sanctionner. Nulle part le propriétaire ne devient coupable par procuration. Faire d'un Bamiléké de Batoufam un bamiphobe parce que d'autres ont parlé sur son antenne, c'est un procès par association. Moralement, il est faible. Juridiquement, il est vide.
LA CIBLE MOUVANTE
Suivons le fil de l'accusation. Au départ, Joël Kouemo est bamiphobe. Puis Valsero précise que ce n'est pas lui, mais ses employés. Puis vient la question qui dérange : comment un Bamiléké qui investit dans le social de sa région, jusqu'à offrir une ambulance à sa communauté, pourrait-il haïr les siens ? À cette question, personne ne répond. On change de sujet.
Paul Chouta, présenté comme l'informateur de Valsero, publie alors un « Portrait du Bamiléké bamiphobe Joël Nkouemo ». Le titre promet une démonstration. Le texte n'en contient aucune. On y lit la condamnation de Dakar, des accusations sur ses liens avec Amougou Belinga, avec Émile Parfait Simb, avec des ministres. Sur la bamiphobie, pas une ligne. Pas un propos, pas un acte, pas un témoignage.
La manœuvre est révélatrice. Quand un grief ne tient pas, on en convoque un autre et on garde l'étiquette. Un homme peut avoir été jugé à Dakar pour usurpation de fonction sans être bamiphobe. Les deux questions sont distinctes. Les confondre, c'est avouer que le mot bamiphobe n'était pas une accusation mais une arme, destinée à dresser un public contre un homme. Et ce public, rappelons-le, est celui de Pa'a Soufo.
UNE STRATÉGIE DE CAPTATION ÉMOTIONNELLE
La force de cette communication n'est pas dans les accusations elles-mêmes. Elle est dans la cohérence du récit qu'elles alimentent. Un cerveau supposé, des relais opérationnels, une cible privilégiée des puissances de l'argent, une communauté à protéger. Chaque polémique devient un nouvel épisode d'une saga permanente. L'engagement du public se nourrit de l'épisode suivant.
La réponse de Times TV a d'ailleurs joué exactement le rôle attendu. Sur le plateau de la chaîne, on a parlé de drogue, de la compagne de Valsero, d'une « clinique » appelée à être « brûlée ». Rien de cela n'élève le débat. Deux scènes se répondent et s'alimentent. Le clash est devenu une économie, et chacun y trouve sa part d'audience.
Un personnage manque pourtant à ce feuilleton. Le régime. Le MRC parle de politique et non des personnes. Ce n'est pas un hasard. Ceux qui ont un emploi reconnu délimitent leur terrain d'intervention. Ceux qui font du clash l'économie de leur communication en vivent. Rappelons que Valsero n'est pas du MRC et n'a aucun mandat pour parler au nom du parti ni de Maurice Kamto.
Quelqu'un qui prétend renverser un régime peut-il dépenser autant d'énergie contre des acteurs de troisième, voire de cinquième zone ? Il faut apprendre à aller à l'essentiel.
John Lawson









