Beaucoup de Camerounais s'interrogent sur les conséquences de la longue absence du président Paul Biya, qui a quitté le Cameroun depuis plus de deux mois. Cette situation entretient une période d'incertitude institutionnelle, alors que des décisions importantes, notamment au sein de l'appareil militaire, continuent d'être prises.
L'ÉTAT EN APNÉE UN PAYS COMME LE NOTRE PEUT-IL VIVRE SANS PRESIDENT ?
Paul Biya a quitté le Cameroun le 7 juin. Au 7 août, cela fait soixante et un jours. Depuis la photographie de son départ à Nsimalen, aucune image datée, aucune audience filmée, aucun message enregistré. Le précédent record d'éclipse, quarante-neuf jours à l'automne 2024, appartient désormais au passé.
La question qui se pose n'est pas de savoir si un État peut fonctionner quelques semaines sans chef. Posée ainsi, elle appelle des réponses rassurantes venues de pays qui ne nous ressemblent en rien, où l'administration applique la règle sans attendre un signe et où un fonctionnaire engage son service sans couverture. Ces exemples ne nous concernent pas.
La vraie question est celle-ci. Un pays aux institutions fragiles, où la corruption est un mode de fonctionnement et l'arbitraire une méthode, doté d'une jeunesse immense et sans repères, engagé dans un monde où les alliances se nouent pour l'accès aux ressources, aux financements, à la technologie et aux délocalisations industrielles, peut-il vivre sans un président en pleine capacité ?
I. LE DÉBAT S'EST TROMPÉ DE PEUR
On discute de l'après comme s'il s'agissait d'un abîme. Or l'après est la seule partie du problème qui soit réglée.
L'article 6 alinéa 4 de la Constitution est clair. En cas de vacance pour décès, démission ou empêchement définitif constaté par le Conseil constitutionnel, le scrutin se tient vingt jours au moins et cent vingt jours au plus après l'ouverture de la vacance. L'intérim revient de plein droit au président du Sénat, aujourd'hui Aboubakary Abdoulaye, élu à cette fonction en mars. Cet intérimaire ne peut modifier ni la Constitution ni la composition du gouvernement, ne peut recourir au référendum, et ne peut être candidat à l'élection qu'il organise.
Il faut mesurer la qualité de ce dispositif. Il installe un gérant sans ambition possible, il l'empêche de toucher aux règles du jeu, et il rend la parole aux électeurs en quatre mois au maximum.
C'est exactement pourquoi l'opposition a combattu la révision d'avril créant une vice-présidence nommée. Elle ne comblait aucun vide, puisqu'il n'y en avait pas. Elle remplaçait une succession élue par une succession désignée. Beaucoup de commentateurs, y compris parmi les critiques du régime, ont fini par reprendre sans y penser l'idée qu'un vice-président aurait sécurisé le pays. Il n'aurait rien sécurisé. Il aurait confisqué.
II. LE PROBLÈME EST LA SERRURE
Le mécanisme est solide. Il ne se déclenche pas tout seul.
Trois portes l'ouvrent. Le décès, qui est un fait s'imposant à tous. La démission, qui est un acte de volonté supposant un homme capable de le poser. Et l'empêchement définitif, qui n'est ni l'un ni l'autre, mais une qualification juridique exigeant une preuve.
Cette troisième porte est murée. Établir un empêchement suppose un constat médical, donc un examen, donc un accès au patient. Le chef de l'État se trouve hors du territoire. Aucune autorité camerounaise ne peut ordonner son examen. Aucun médecin étranger ne délivre d'acte opposable à la République. Aucun juge camerounais ne contraint une clinique privée à produire un dossier.
Ajoutons que l'article 10 alinéa 3, qui organise la délégation de fonctions au Premier Ministre en cas d'empêchement temporaire, dispose que c'est le Président de la République qui charge le Premier Ministre. La suppléance ne joue pas de plein droit. Le seul mécanisme prévu pour les périodes d'incapacité exige, pour fonctionner, que le président ne soit pas incapable. La doctrine camerounaise signale ce défaut depuis 1995. Personne ne l'a corrigé.
Il faut donc admettre une chose désagréable. Sur le terrain juridique, le pouvoir a raison. L'absence du territoire ne déclenche rien, aucune durée maximale n'est fixée, et les saisines fondées sur un décompte de jours seront rejetées. On ne gagne pas un débat institutionnel en attaquant là où l'adversaire est solide.
III. QUI DÉCLENCHERA ?
C'est la question que personne ne pose franchement. Passons la liste.
Le Conseil constitutionnel ne peut pas se saisir lui-même, et ses membres doivent leur nomination à celui qu'il s'agirait de déclarer empêché. Le gouvernement doit ses fonctions au même homme et exerce aujourd'hui sans contrôle ni contradiction. Les deux chambres sont dominées par un parti dont l'existence entière repose sur le président. Le président du Sénat serait le bénéficiaire direct de l'intérim, ce qui le disqualifie s'il bougeait le premier. L'opposition n'a aucune qualité pour agir. La justice ordinaire n'a aucun pouvoir sur un patient soigné à l'étranger. Reste l'entourage immédiat, seul à disposer de l'accès, et seul à tout perdre le jour où la porte s'ouvrirait.
La réponse est simple et il faut avoir le courage de l'écrire. Personne ne déclenchera.
Et ce n'est pas un défaut de rédaction. Toute automaticité suppose, quelque part dans la chaîne, une institution capable d'agir contre l'intérêt de celui qui l'a créée. Quarante années ont été employées à faire dépendre chaque organe d'une seule signature. Le système protège l'homme, y compris contre les institutions censées le remplacer.
IV. CE QUI SE DÉCIDE MALGRÉ TOUT
Il faut ici corriger ce que beaucoup ont écrit, nous y compris. L'État ne s'est pas arrêté, et l'affirmer serait désormais inexact.
Du 7 juin au 27 juillet, la Présidence n'a produit que des actes de procédure. Promotions de sous-officiers inscrits au tableau d'avancement. Remplacement d'administrateurs décédés au conseil de la SNH. Habilitations données au ministre de l'Économie pour signer des accords de crédit négociés en amont par les services. Aucun de ces textes n'exige un choix.
Puis, en dix jours, autre chose. Le 28 juillet, l'admission en deuxième section du Major général des armées. Le 3 août, trois décrets publiés par la Présidence, portant promotion de cinq colonels au grade de général de brigade, nomination de responsables au ministère de la Défense, et nomination du commandant de la Garde présidentielle. Le poste de Major général est pourvu. Les promotions concernent la Garde présidentielle, le renseignement extérieur, les opérations de l'État-major et la Brigade d'intervention rapide.
Ce ne sont plus des actes de chancellerie. Ce sont des choix entre des hommes, à des postes qui comptent.
Nous ne savons pas qui a arrêté ces décisions ni dans quelles conditions, et nous ne le prétendrons pas. Plusieurs lectures circulent, aucune n'est démontrée. Mais le fait est là et il se constate sans hypothèse.
Il donne d'ailleurs à cet article son titre. Dans une apnée, le corps ne s'arrête pas. Il resserre la circulation périphérique et redirige le sang vers les organes vitaux. Les extrémités refroidissent, le cœur continue. C'est exactement ce que l'on observe. Pendant deux mois, aucun conseil des ministres, aucun vice-président nommé alors que le poste existe depuis avril, aucune délégation au Premier Ministre, aucun arbitrage sur un dossier civil contesté. Et dix jours de décisions portant exclusivement sur l'appareil militaire et sécuritaire.
Ce qui fonctionne encore est ce qui protège. Ce qui ne fonctionne plus est ce qui gouverne.
V. CE QUE L'INDÉTERMINATION COÛTE
Pendant ce temps, le monde ne fait pas d'apnée.
Les alliances contemporaines se négocient entre chefs d'État qui se déplacent, reçoivent et engagent leur pays. Métaux critiques, corridors énergétiques, capacités industrielles délocalisées, infrastructures numériques, financements liés à la transition. Un État qui ne peut pas s'engager cesse d'être un partenaire pour devenir une ligne dans une analyse de risque.
Nous en payons déjà le prix. Le pays a perdu sa capacité d'exportation de gaz naturel liquéfié avec le départ de l'unité flottante qui l'assurait. Le fer de Mbalam et la bauxite de Minim-Martap attendent depuis plus de vingt ans. Aucun investisseur n'engage un capital sur dix ans face à une incertitude sans terme connu.
Et il y a ceux qui partent. La très grande majorité des Camerounais vivants sont nés après novembre 1982 et n'ont jamais connu d'autre chef de l'État. Une jeunesse nombreuse, formée, connectée, qui code et qui crée, se heurte à une administration de papier et à des procédures conçues pour décourager. Elle ne reste pas dans un pays qui refuse de dire où il en est.
VI. LA RÉPONSE
Un pays comme le nôtre peut-il vivre sans président ?
Cent vingt jours, oui. La Constitution l'a organisé, avec un gérant privé d'ambition et un rendez-vous électoral au bout. Ce serait rude. C'est faisable.
Des années d'indétermination, non. Et c'est vers cela que nous allons, non par manque de règles, mais faute de quiconque ayant à la fois le pouvoir et l'intérêt de les appliquer.
Regardons ceux qui nous ressemblent. En Algérie, Abdelaziz Bouteflika est frappé en avril 2013. Il ne parle plus, ne se déplace plus, n'est ni mort ni démissionnaire, et aucun empêchement n'est constaté. Il demeure président six ans. Au Gabon, Ali Bongo est frappé en octobre 2018. Ni vacance ni exercice, une tentative de coup d'État deux mois plus tard, cinq années de pouvoir exercé par procuration. Dans les deux cas, la porte est restée fermée jusqu'au bout, et la sortie n'est pas venue du droit.
La vacance serait un moment difficile. L'indétermination est un régime durable.
Nous ne demandons pas qu'on nous explique ce qui arrivera après. Nous demandons une preuve que quelqu'un exerce aujourd'hui. Une image datée et authentifiable. Un conseil des ministres présidé. Un ambassadeur reçu. Rien de cela n'exige d'entrer dans une chambre d'hôpital ni de violer l'intimité de quiconque.
Un pouvoir capable de fournir ces éléments les produit en vingt-quatre heures et clôt le débat. Le doute qui s'installe n'a pas été semé par ceux qui posent des questions. Il l'a été par ceux qui refusent d'y répondre.
John Lawson









