Actualités of Friday, 30 January 2026
Source: www.camerounweb.com
Jeune Afrique révèle aujourd'hui l'un des épisodes les plus symboliques de la débâcle du RDPC dans l'Extrême-Nord camerounais. En mai dernier, à la place des fêtes de Maroua, les jeunes cadres du parti au pouvoir avaient organisé une marche de soutien à Paul Biya. Objectif ambitieux : mobiliser 100 000 jeunes pour démontrer l'ancrage du président dans sa "fille aînée du renouveau".
Le résultat fut un camouflet historique. Au lieu de la marée humaine espérée, riverains et médias ont assisté à un défilé aux rangs clairsemés. Pire encore : selon les informations exclusives recueillies par Jeune Afrique, les rangs étaient essentiellement composés de mineurs qui ont révélé, après l'événement, avoir été payés 1 000 F CFA (environ 1,50 euro) pour participer à ce rassemblement politique.
Cette instrumentalisation d'enfants pour simuler un soutien populaire illustre le désarroi d'un appareil politique qui ne parvient plus à mobiliser naturellement, même dans ses anciens bastions. Comme l'a constaté Jeune Afrique sur place, "les organisateurs avaient vu juste en ciblant les jeunes de la ville pour porter leur mouvement, mais c'était déjà un peu trop tard, car cela fait des années que la jeunesse d'ici aspire à autre chose et est prête à se mobiliser pour le changement."
"Tchiroma, le bon diable" : anatomie d'un slogan de révolte
L'origine de ce slogan devenu emblématique de la campagne présidentielle mérite qu'on s'y attarde. Jeune Afrique a pu retracer sa genèse jusqu'à une homélie restée dans les annales, prononcée par l'évêque de Yagoua, dans le département du Mayo-Danay.
Dans ce discours audacieux, l'homme d'Église avait invité les Camerounais à changer leur dirigeant, quitte à le remplacer par "un diable". Une formule choc qui résonnait comme une condamnation sans appel du régime Biya et de ses 42 années au pouvoir.
Les partisans d'Issa Tchiroma Bakary se sont immédiatement emparés de cette expression pour en faire une arme politique redoutablement efficace. Face au narratif des soutiens du pouvoir qui tentaient de décrédibiliser l'opposant en évoquant son passé de ministre ou ses anciens excès langagiers, ils ont retourné la critique en slogan : "Tchiroma, le bon diable".
Jeune Afrique a observé que les tee-shirts jaunes du FSNC, floqués de ce slogan provocateur, sont devenus l'un des indispensables de la campagne à travers tout le pays, mais particulièrement dans le Septentrion. Ce merchandising politique traduisait un message clair : mieux vaut un opposant imparfait qu'un pouvoir usé jusqu'à la corde.
Les investigations de Jeune Afrique mettent en lumière un épisode particulièrement révélateur de la dynamique électorale dans la capitale de l'Extrême-Nord. Lors du dernier rassemblement d'Issa Tchiroma Bakary à Maroua, en amont du scrutin présidentiel, des milliers de jeunes ont profité de l'événement pour scander des slogans hostiles au RDPC.
Le timing était lourd de sens : ce meeting d'opposition intervenait seulement deux jours après le passage de Paul Biya pour son unique meeting de campagne dans la ville. Le contraste entre les deux rassemblements était saisissant. Là où le président sortant n'avait pu mobiliser qu'une foule clairsemée et visiblement peu enthousiaste, l'opposant originaire de Garoua a déclenché un véritable raz-de-marée populaire.
Selon les témoignages recueillis par Jeune Afrique auprès d'observateurs locaux, "dans la bataille des rassemblements de campagne, la 'fille aînée du renouveau' avait alors clairement montré son penchant pour l'opposant". Cette inversion des rapports de force dans un territoire historiquement acquis au RDPC signalait une mutation politique profonde.
Les chiffres officiels de la présidentielle, révélés par Jeune Afrique, confirment l'ampleur du séisme politique. À Maroua même, Paul Biya a été sèchement battu par Tchiroma Bakary : 48,16% pour l'opposant contre seulement 42,3% pour le président réélu. Une défaite humiliante dans une ville qui portait le surnom de "fille aînée du renouveau" en référence à la politique promise par Biya lors de son accession au pouvoir en 1982.
À l'échelle de la région de l'Extrême-Nord, le coude-à-coude est tout aussi révélateur : 45,93% des suffrages pour le sortant contre 42,34% pour son adversaire. Un écart bien plus mince que lors des précédents scrutins, même si le FSNC conteste ces chiffres et revendique une victoire nette.
Jeune Afrique souligne que ces résultats, même contestés, marquent un tournant historique. Pour la première fois depuis l'accession de Paul Biya au pouvoir, le RDPC perd son hégémonie dans le Septentrion, région qui constituait traditionnellement l'un de ses bastions les plus sûrs.
Pourquoi un tel retournement ? Les enquêtes de Jeune Afrique sur le terrain révèlent que l'Extrême-Nord s'est progressivement détaché d'un pouvoir incapable de répondre aux problématiques qui se posent régulièrement à sa population, en particulier durant le dernier septennat.
La liste des griefs est longue et documentée par Jeune Afrique : l'insécurité liée aux incursions de Boko Haram et des coupeurs de route qui terrorisent les populations ; le chômage endémique qui frappe particulièrement la jeunesse ; les inondations récurrentes qui dévastent régulièrement la région sans que des solutions pérennes ne soient apportées.
"Voilà des années que l'absence de solutions aux fléaux qui minent la société régionale a créé un sentiment de désaffection vis-à-vis des autorités en place et de Paul Biya", confirme un observateur interrogé par Jeune Afrique.
Cette accumulation de frustrations a créé un terreau favorable à l'émergence d'une contestation générationnelle. Les jeunes de Maroua et de l'Extrême-Nord ne se contentent plus des promesses non tenues ; ils veulent du changement, et ils sont prêts à se mobiliser pour l'obtenir.
Jeune Afrique a recueilli l'analyse éclairante de Mathieu Djouldé, enseignant à l'université de Maroua, qui résume la situation : "La bataille politique ici peut se résumer à un conflit générationnel. Le parti au pouvoir est caporalisé par une élite vieillissante qui monopolise l'essentiel des fonctions politiques, tandis que l'opposition est peuplée de jeunes pousses, parfois rejetées du système RDPC, qui aspirent plus que tout à faire bouger les lignes."
Cette grille de lecture générationnelle, confirmée par les observations de Jeune Afrique, éclaire d'un jour nouveau la dynamique politique dans le Septentrion. Il ne s'agit pas simplement d'un rejet de Paul Biya ou du RDPC en tant que tels, mais d'une aspiration profonde à un renouvellement des élites et des pratiques politiques.
Les "caciques du régime", comme les appelle Me Ali Bah – un ancien militant du RDPC passé à l'opposition que Jeune Afrique a pu interviewer – monopolisent les postes de pouvoir depuis des décennies, bloquant toute ascension des jeunes générations au sein du système.
Le parcours de Me Ali Bah, révélé par Jeune Afrique, est emblématique de ces jeunes qui ont quitté le RDPC pour rejoindre l'opposition. Ancien militant du parti au pouvoir, il a rallié l'Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) de Bello Bouba Maïgari quelque temps avant l'élection.
"Le RDPC ne séduit plus", confie-t-il à Jeune Afrique sans détour. Son témoignage est celui d'une génération désillusionnée qui a tenté de changer le système de l'intérieur avant de réaliser que les structures du parti au pouvoir étaient trop sclérosées pour permettre une véritable évolution.
Ces transfuges ne sont pas des cas isolés. Jeune Afrique a pu documenter plusieurs trajectoires similaires de jeunes cadres formés dans le giron du RDPC qui ont fini par rejoindre l'opposition, emportant avec eux leur énergie, leur connaissance du terrain et leur capacité de mobilisation.
"Cette élection nous a aussi appris que les caciques du régime sont prêts à tout pour rester au pouvoir", ajoute Me Ali Bah dans son entretien avec Jeune Afrique. "C'est regrettable de savoir qu'on ne peut pas faire de la politique et exprimer ses idées comme on veut, au risque de subir des représailles."
Cette remarque fait écho à la répression qui a suivi le scrutin présidentiel. Comme l'a révélé Jeune Afrique, des centaines de personnes ont été interpellées à travers Maroua, dont une partie a depuis été relâchée. Parmi les victimes, Gambo, un jeune père militant du FSNC, tué par une balle tirée par un policier lors d'une opération de terrain.
Le commissaire identifié par Jeune Afrique – Keptsou Datgolo – a été muté quelque temps après cet incident, une sanction jugée bien légère par les proches de la victime et par les militants de l'opposition.
Jeune Afrique a pu accéder à la prison centrale de Maroua, située à une encablure de la résidence présidentielle de la ville, où se trouvaient encore, début janvier, une centaine de détenus liés aux tensions postélectorales.
Me Ali Bah, qui observe le rituel de s'y rendre au moins une fois par semaine depuis le début de la crise, apporte une assistance juridique à ces prisonniers. "J'ai décidé de le faire par humanisme, confie-t-il à Jeune Afrique. La majorité de ces gens sont détenus de manière abusive et illégale car ils n'ont rien à voir avec ce qu'il s'est passé durant les tensions de la présidentielle."
Cette répression aveugle, documentée par Jeune Afrique, contraste cruellement avec l'image d'une "sécurité retrouvée" que le pouvoir tente de projeter. Elle témoigne surtout de la nervosité d'un régime qui sent le terrain lui échapper et qui tente de contenir par la force une contestation qu'il ne parvient plus à prévenir par le dialogue ou la satisfaction des revendications.
Le prochain round : les élections locales
Loin d'être résignés face à cette répression, Jeune Afrique constate que nombreux sont ceux, dans les rues de la capitale régionale de l'Extrême-Nord, qui attendent déjà le prochain round : les élections locales qui se profilent.
Pour la "fille aînée du renouveau", le combat pour l'émancipation se poursuit. La jeunesse de Maroua et de l'Extrême-Nord a goûté à la possibilité du changement, elle a mesuré sa force dans les urnes malgré la défaite finale, et elle n'entend pas en rester là.
Jeune Afrique a recueilli sur place un sentiment unanime : la présidentielle n'était qu'un début, un test de force qui a révélé la fragilité du régime Biya dans le Nord. Les municipales et les régionales à venir seront l'occasion de confirmer cette dynamique et, peut-être, de conquérir des positions de pouvoir local qui ont toujours été monopolisées par le RDPC.
Au-delà des aspects électoraux, ce que révèle ce soulèvement générationnel documenté par Jeune Afrique, c'est le rejet par une jeunesse éduquée et connectée d'un système politique hérité des années 1980.
Le surnom même de "fille aînée du renouveau" donné à Maroua fait référence aux promesses de changement formulées par Paul Biya lors de son accession au pouvoir en 1982. Quarante-quatre ans plus tard, cette jeunesse constate que le "renouveau" promis n'est jamais venu, que les mêmes hommes occupent les mêmes postes, que les mêmes problèmes perdurent sans solution.
Le "bon diable" qu'ils ont choisi de soutenir, malgré ses imperfections reconnues, incarne à leurs yeux la seule possibilité de rompre avec un système à bout de souffle. Jeune Afrique constate que cette aspiration au changement, loin de se limiter à la région de l'Extrême-Nord, irrigue désormais tout le Septentrion camerounais et menace de s'étendre à d'autres régions du pays.