Actualités of Friday, 20 February 2026

Source: www.camerounweb.com

Six ans d'attente, une vie suspendue : les familles de Ngarbuh face à une justice qui n'a pas cicatrisé leurs plaies

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Pour elles, le 19 février 2026 devait être un jour de clôture. Un jour où la parole de l'État camerounais, rendue par la voix d'un tribunal militaire, viendrait enfin donner un sens — même douloureux — à ce matin du 14 février 2020 où leurs proches sont morts dans les flammes de Ngarbuh. Il n'en a rien été. Jeune Afrique a passé plusieurs jours au contact des familles des victimes, à Yaoundé pendant le procès et dans la région du Nord-Ouest entre les audiences. Ce qu'elles racontent est un récit de résilience épuisée, de promesses trahies et d'une douleur que cinq à dix ans de prison pour trois soldats ne suffiront pas à apaiser.

Ngarbuh est une localité que peu de Camerounais connaissaient avant ce jour. Un village agricole, niché dans les collines du Nord-Ouest, où les habitants cultivaient la terre et élevaient leurs enfants loin des fracas d'une crise anglophone qui, pourtant, approchait depuis des mois. Ce matin-là, selon les reconstitutions établies par les enquêteurs et confirmées lors du procès, des éléments des forces de défense sont entrés dans le village dans le cadre d'une opération anti-séparatiste. Ce qui s'est passé ensuite — les tirs, les incendies, la mort d'une femme enceinte, de nourrissons, de vieillards — constitue l'un des épisodes les plus documentés et les plus accablants de la crise dans les régions anglophones.

Jeune Afrique a retrouvé et interrogé exclusivement plusieurs survivants et proches de victimes qui, pour la première fois depuis des années, acceptaient de parler à visage découvert. Leurs récits convergent sur un point : le sentiment d'avoir été abandonnés deux fois — d'abord par les soldats qui ont tué, ensuite par un système judiciaire qui a mis six ans à rendre un verdict qu'ils jugent dérisoire.

Comfort, 41 ans : « J'ai perdu trois enfants. Ils ont eu cinq ans »
Comfort — son prénom a été conservé à sa demande, pour que « le monde sache qui elle est » — était aux champs ce matin de février 2020. À son retour au village, elle a trouvé sa maison calcinée et trois de ses enfants, âgés de 2, 5 et 8 ans, morts. Son mari, grièvement blessé, a succombé trois semaines plus tard dans un hôpital de Bamenda.

C'est à Jeune Afrique qu'elle a confié, pour la première fois, les mots qu'elle n'avait jamais réussi à prononcer en public : « Quand ils ont annoncé dix ans pour le chef des soldats, j'ai fait le calcul dans ma tête. Dix ans pour quatre enfants et un mari. Deux ans par vie. Est-ce que voilà ce que valent mes enfants ? » Elle n'a pas attendu la fin de la lecture du verdict. Elle est sortie de la salle d'audience avant que le dernier chiffre soit prononcé.

Ce que les chiffres du procès ne disent pas, c'est le coût humain de six années de procédure judiciaire pour des familles dont beaucoup ont dû quitter leurs villages, reconstruire ailleurs, traverser des déplacements successifs au gré des phases de violence dans le Nord-Ouest. Selon une étude menée par une ONG locale et consultée en exclusivité par Jeune Afrique, plus de 60 % des familles directement endeuillées par le massacre de Ngarbuh auraient connu au moins un épisode de dépression sévère documenté depuis 2020. Plusieurs ont perdu leur activité agricole, faute d'avoir pu retourner sur leurs terres situées dans des zones encore instables.

Le procès lui-même, qui s'est tenu à Yaoundé et non dans la région du Nord-Ouest, a imposé aux familles des déplacements coûteux et éprouvants. Jeune Afrique a appris que plusieurs d'entre elles avaient dû renoncer à assister à certaines audiences, faute de moyens pour financer le voyage et l'hébergement dans la capitale. Une ironie cruelle pour un procès censé leur rendre justice.

Au-delà des peines prononcées, une question demeure en suspens que le verdict du 19 février n'a pas tranchée avec clarté : celle de la réparation financière due aux familles. Selon les informations que Jeune Afrique a obtenues auprès des avocats des victimes, le tribunal militaire n'a pas statué sur les dommages et intérêts dans ce même jugement, renvoyant cette question à une procédure ultérieure devant les juridictions civiles — une perspective qui horrifie des familles déjà épuisées par six ans de bataille judiciaire.

« On leur dit de recommencer un autre procès, pour de l'argent cette fois, après avoir attendu six ans pour la vérité, résume Me Sother Menkem, avocat des familles. C'est une seconde peine infligée aux victimes. »

Le massacre de Ngarbuh n'est pas un incident isolé dans la chronologie de la crise anglophone, qui a fait selon les estimations les plus récentes plus de 6 000 morts et déplacé près d'un million de personnes depuis 2016. Il est devenu un symbole — de l'impunité, de la brutalité des affrontements, mais aussi de la capacité de la société civile camerounaise et de la pression internationale à arracher, au moins partiellement, une reconnaissance judiciaire.

Jeune Afrique a interrogé plusieurs spécialistes des conflits africains et des processus de justice transitionnelle, qui s'accordent à dire que le verdict du 19 février, aussi insuffisant soit-il aux yeux des victimes, constitue un précédent fragile mais réel dans un pays où les violences liées à la crise anglophone n'avaient jusqu'ici donné lieu à quasiment aucune condamnation de militaires. « C'est une première marche, dit l'un d'eux. Mais une première marche ne suffit pas à gravir une montagne. Et la montagne de l'impunité au Cameroun est encore très haute. »

Pour les familles de Ngarbuh, cette marche-là a été payée de six ans de leur vie. Et la montagne, du haut de leurs deuils, semble toujours aussi lointaine.