L’enquête sur le détournement présumé de carburant à la DGSN au Cameroun met en lumière un préjudice financier estimé à près de 19 milliards de FCFA au prix officiel à la pompe, pour un volume de plus de 22,7 millions de litres. Le commissaire divisionnaire Elouna Henrik Walter a été mis hors de cause à l’issue de l’enquête préliminaire, faute d’éléments justifiant son renvoi devant un juge d’instruction.
19 MILLIARDS DE CARBURANT : L'EQUATION IMPOSSIBLE D'UNE POLICE SANS VEHICULES
Le dénouement de l'enquête préliminaire menée par la Division Spéciale près le Tribunal Criminel Spécial (TCS) a apporté un premier arbitrage majeur.
Cité parmi les hauts gradés initialement déférés dans le cadre du siphonnage industriel des ressources de la Délégation Générale à la Sûreté Nationale (DGSN), le Commissaire Divisionnaire Elouna Henrik Walter a été officiellement mis hors de cause. Madame le Procureur Général près le TCS n'a pas requis son renvoi devant un juge d'instruction, les investigations ayant démontré qu'il existait suffisamment d'éléments factuels pour l'écarter de la liste des prévenus. Récemment porté à l'intérim de la Direction des Finances, de la Gestion Informatique et de la Logistique (DFL), ce haut cadre voit ainsi son intégrité préservée par la rigueur de l'analyse procédurale.
Si la justice administrative sait trier les hommes, elle doit désormais s'attaquer à la vérité technique des chiffres. L'arithmétique budgétaire de la police nationale impose l'ouverture d'un réquisitoire à charge contre le système de gestion globale de son "or noir".
LE MÉCANISME OCCULTE : LE PILLAGE DIRECT DES STOCKS STRATÉGIQUES
Contrairement aux idées reçues, la police camerounaise ne paie pas directement son carburant à la pompe lorsqu'elle se fournit auprès de la Société Camerounaise de Dépôts Pétroliers (SCDP). Elle s'approvisionne en prélevant directement sur les stocks de sécurité nationaux. L'ensemble de ces prélèvements continus s'effectue sous forme de crédit ou de dette flottante accumulée par l'État, une ardoise financière invisible qui fait aujourd'hui l'objet d'un blocage institutionnel majeur et d'une enquête judiciaire de grande envergure.
Les données issues d'une correspondance officielle du ministre de l'Eau et de l'Énergie datée du 6 octobre 2026 indiquent les coûts réels facturés :
-Un volume de siphonnage colossal : Un cumul de 22 765 277 litres s'est volatilisé (comprenant précisément 11 543 613 litres de Super et 11 221 664 litres de Gasoil).
-Le prix de revient brut : La facture globale brute adressée à la police s'élève à 21 061 896 338 FCFA, soit un coût de revient d'environ 925,18 FCFA le litre.
-Les frais de passage en dépôt : La SCDP applique une taxe fixe de 9 FCFA par litre prélevé. Pour le volume consommé jusqu'à fin juillet 2026, ces frais annexes s'élèvent à un montant chirurgical de 204 887 493 FCFA.
En additionnant le prix de revient brut et les frais de stockage, chaque litre détourné revient en réalité à 934,18 FCFA pour les caisses de l'État.
LA DÉCONNEXION MATHÉMATIQUE DU SIPHONNAGE
À la pompe, si l'on applique les prix officiels en vigueur au Cameroun — à savoir 840 FCFA pour le litre de Super et 828 FCFA pour le Gasoil —, la valeur marchande pure du volume évaporé atteint la somme astronomique de 18 988 172 712 FCFA (18,98 milliards de FCFA).
Face à ce gouffre de près de 19 milliards de FCFA de carburant engloutis, un constat de terrain cruel s'impose : dans l'immense majorité des commissariats de police, des divisions régionales et des unités d'intervention du Cameroun, les fonctionnaires travaillent à flux tendu, quand ils ne sont pas totalement paralysés. Le manque criant de véhicules de fonction opérationnels est de notoriété publique. Les rares patrouilles mobiles se plaignent quotidiennement d’un rationnement drastique, obligeant parfois les usagers du service public à financer eux-mêmes le carburant pour espérer voir une équipe se déplacer sur une scène d'infraction.
Dès lors, une question fondamentale de sécurité nationale surgit : si la police ne dispose pas sur le terrain des équipements mobiles nécessaires pour consommer près de 23 millions de litres, où vont concrètement ces stocks nationaux ?
LES TROIS VANNES DE L'ÉVAPORATION SYSTÉMIQUE
L'instruction judiciaire démontre que cette déconnexion entre la dette écrite et la réalité logistique n'est pas le fruit d'une mauvaise gestion, mais d'une entreprise criminelle de détournement criminelle articulée autour de trois axes majeurs :
1- LE SIPHONNAGE PHYSIQUE ET LE RECEL COMMERCIAL : Des soutes stratégiques de la police (Yaoundé, Douala, Bamenda, Soa), le carburant est extrait frauduleusement avant d'être réinjecté dans le circuit commercial privé. Des gérants de stations-service et des acheteurs clandestins civils rachètent à prix cassés ce carburant de souveraineté pour le revendre au prix fort. C'est l'explication matérielle de la présence de civils dans les cellules de Kondengui.
2- LE FINANCEMENT OCCULTE DES HOLDINGS FAMILIALES : Les ressources de l'État sont détournées pour servir de subventions directes à des infrastructures privées appartenant à la nomenclature ou à leurs proches. C'est le cas emblématique du complexe hôtelier privé « Sanaga Beach » situé à Nkoteng, propriété de Madame Philomène Mbarga Nguele, épouse du DGSN. Chaque semaine, l'Inspecteur de Police Principal Beyala Nnomo assurait personnellement le convoyage de 2 400 litres de carburant volé à bord d’un pick-up de service immatriculé CE 301GP. Au coût réel supporté par l'État (934,18 FCFA le litre), cette seule logistique clandestine représente un préjudice de 2 242 023 FCFA par semaine, soit une perte sèche minimum de 116 585 210 FCFA par an pour le contribuable. En parallèle, le camion de livraison du service traiteur de l'hôtel venait se ravitailler directement et illégalement à la soute centrale de la DGSN chaque week-end. Les preuves matérielles de cette implication reposent sur des registres de décharge émargés par empreintes digitales et des enregistrements de vidéosurveillance.
3- LA FRAUDE SCRIPTURALE DES "SOUTES FANTÔMES" : Une part colossale de cette ardoise financière n'existe que par le biais de falsifications de documents administratifs. Des bons de carburant sont émis, émargés et validés pour des véhicules administratifs immobilisés, réformés ou fictifs. Ce jeu d'écriture nécessite des complicités directes au sein de la chaîne logistique de la DFL et de la SCDP.
UN PRÉJUDICE DIRECT POUR LA SÉCURITÉ DES CAMEROUNAIS
Le véritable scandale de ce siphonnage dépasse le simple cadre du détournement de deniers publics. En privant les forces de l'ordre de leurs moyens de mobilité, ce cartel en uniforme a directement affaibli la capacité opérationnelle de la police camerounaise sur l'ensemble du territoire. Chaque litre détourné vers une station complice ou vers un hôtel privé est une patrouille en moins pour sécuriser les quartiers, protéger les citoyens et lutter contre le grand banditisme.
La mise hors de cause des gestionnaires intègres doit être le point de départ d'une offensive totale. Le Tribunal Criminel Spécial ne peut plus reculer : après avoir identifié le volume exact du préjudice et son coût réel pour l'État, il lui incombe désormais de démanteler l'appareil politique et financier qui a organisé, dix ans durant, le pillage des réservoirs de la République.
Loic Kodjay









