L'abandon de 46 personnes arrêtées à Mbouda lors de la crise postélectorale d’octobre 2025 et poursuivies devant un tribunal militaire, suscite beaucoup d’indignations. L'avocat Fabien Kengne est l'un des rares à assurer leur défense devant le tribunal de Foumban. Cette situation est considérée comme une défaillance morale et politique envers ces détenus.
LE PRIX DU SANG, LE CONFORT DES SALONS : LE GRAND ABANDON DES 46 DE MBOUDA.
Hier 15 juillet 2026. Pendant que certains débattaient de la portée atomique des plaintes à Paris. Pendant que d'autres produisaient des discours depuis la Gambie avec des voix générées par intelligence artificielle. Maître Fabien Kengne était au Tribunal de Foumban.
Pas dans un salon parisien. Pas devant une caméra de diaspora. Dans une salle d'audience. Debout. Pour 46 Camerounais que tout le monde a oubliés.
Me voici au Tribunal de Foumban ce matin.
En une phrase sèche presque anodine Maître Fabien Kengne a rouvert une plaie que beaucoup préféraient laisser suppurer dans l'ombre. Celle des quarante-six Camerounais arrêtés à Mbouda en octobre 2025. Broyés par la machine répressive post-électorale. Transférés de commissariat en brigade avant d'être engloutis dans les cellules de la prison de Foumban. Neuf mois plus tard ces civils comparaissent devant un tribunal militaire comme si la simple contestation politique suffisait à les transformer en insurgés.
Les charges sont une litanie de mots lourds disproportionnés presque absurdes. Insurrection. Révolution. Pillage en bande. Attroupement. Défaut de carte nationale d'identité.
Pour la plupart ils ont été arrêtés au hasard. Des passants. Des jeunes. Des anonymes. Des vies ordinaires happées par un cyclone politique qui ne les a jamais protégées.
La vérité que l'on étouffe : une trahison politique nue.
Car derrière le vernis martial de la justice d'exception se cache une réalité autrement plus brutale. Ces 46 n'étaient pas dans la rue pour des idées abstraites. Ils étaient là pour défendre ce qu'ils croyaient être la victoire électorale d'un homme. Issa Tchiroma Bakary.
Ils ont crié son nom. Ils ont affronté les forces de l'ordre. Ils ont pris des risques que lui-même n'a jamais pris.
Puis lorsque la tempête s'est levée le chef a disparu. Direction la Gambie. Sécurité garantie. Silence radio.
Ceux qui avaient porté sa bannière se sont retrouvés seuls. Livrés à la violence de l'État. À la lenteur des procédures. À la cruauté des geôles.
Leur leader n'a jamais mis un pied dans une salle d'audience pour les soutenir. Il n'a jamais financé un avocat. Il n'a jamais payé un médicament. Il n'a jamais pris la peine de visiter une famille.
La politique du spectacle contre la misère du quotidien.
Pour masquer cette désertion morale l'appareil politique a sorti son arme favorite. La communication de prestige.
On annonce des plaintes à Paris avec des numéros de parquet photographiés et publiés. On évoque des recours à Genève. On brandit des saisines internationales comme des trophées diplomatiques. On produit des discours avec des voix générées par intelligence artificielle sur des vidéos montées depuis la Gambie. On parle de portée atomique des procédures. On cite des professeurs de droit. On remplit les fils d'actualité de la diaspora avec des actes de communication habillés en actes politiques.
Une agitation de salons. Propre. Élégante. Sans danger. Parfaite pour nourrir l'image de leaders en exil. Parfaite pour occuper les réseaux sociaux. Parfaite pour faire croire que quelque chose se passe.
Mais à la prison de Foumban on ne mange pas des communiqués de presse. Les infections cutanées ne se soignent pas avec des tweets. Les familles ne traversent pas des centaines de kilomètres grâce à des déclarations depuis l'Europe. Et les détenus ne survivent pas grâce à des promesses de procédures internationales dont l'issue est incertaine lointaine parfois fictive.
Ce refus car ce n'est plus une incapacité de prendre en charge le quotidien de ces prisonniers est une faillite morale totale.
Comment prétendre guider un peuple vers la liberté quand on n'est même pas capable d'acheter un flacon de paracétamol pour ceux qui ont perdu la leur en votre nom ?
Dans ce théâtre politique les militants de base ne sont que de la chair à canon électorale. Utiles pour les foules. Inutiles une fois emprisonnés.
Porter la croix des autres : les justes dans la nuit.
C'est dans ce désert de solidarité que se détache la silhouette de Maître Fabien Kengne.
Avocat. Camerounais. Présent. Hier à Foumban pendant que d'autres communiquaient depuis leurs salons.
En se tenant debout à l'audience foraine il ne défend pas seulement un dossier. Il porte la croix abandonnée par ceux qui auraient dû la porter. Il fait le travail que les discours de martyrs et les lettres ouvertes d'excuses ne font pas. Il met son corps dans une salle d'audience. Son nom sur un dossier. Sa réputation dans une bataille que personne ne regarde.
Sa bataille est double. Juridique face à un tribunal militaire qui persiste à juger des civils en violation des conventions internationales ratifiées par le Cameroun lui-même. Maître Kengne le dit clairement : ces 46 sont des civils et ne devraient pas être jugés par un tribunal militaire. Humanitaire ensuite en tentant de combler les gouffres de misère dans lesquels ses clients sont plongés. Faim. Maladie. Isolement. Absence totale de soutien institutionnel.
Rien n'est fini tant que tout n'est pas fini écrit-il.
Ce n'est pas seulement un message d'espoir. C'est un acte d'accusation.
Le verdict de l'Histoire.
La justice militaire rendra un verdict.
Mais l'Histoire elle a déjà rendu le sien.
Elle retiendra les noms de ceux qui ont soufflé sur les braises avant de s'enfuir avec le vent. Elle retiendra les visages de ceux qui ont sacrifié leur liberté pour un leader qui n'a pas sacrifié une seule nuit de sommeil pour eux. Et elle retiendra la poignée de justes comme Maître Fabien Kengne qui ont refusé d'abandonner les oubliés de Mbouda pendant que le monde regardait ailleurs.
Ces 46 noms ne sont pas dans les grandes plaintes internationales. Ils ne sont pas dans les discours depuis la Gambie. Ils ne sont pas dans les débats de la diaspora sur la portée atomique des procédures parisiennes.
Ils sont à Foumban. Devant un tribunal militaire. Avec un avocat qui a fait le déplacement.
C'est là que se joue la vraie question du Cameroun. Pas dans les salons. Pas dans les certificats de dépôt de plainte. Pas dans les voix générées par intelligence artificielle. Dans les salles d'audience que personne ne filme.
John Lawson









