Il y a des entreprises d'État qui appartiennent à l'État. Et il y a la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) du Cameroun — que Jeune Afrique, dans son enquête exclusive du 27 mai 2026, décrit avec des mots qui ne laissent aucun doute sur la réalité de la gouvernance en place : une entreprise où le clan Moudiki a «verrouillé son emprise», et où l'influence de Nathalie Moudiki — épouse du patriarche Adolphe Moudiki — «grandit mois après mois» à mesure que la santé de son mari se dégrade.
Pour comprendre la montée en puissance de Nathalie Moudiki, Jeune Afrique replace son mari dans son contexte. Adolphe Moudiki — «ex-magistrat âgé de 87 ans, patron de la SNH depuis 1993» — est l'un des derniers grands survivants de l'appareil d'État camerounais de l'ère Biya. Trente-trois ans à la tête de la compagnie pétrolière nationale — un record absolu dans la gestion des entreprises publiques camerounaises. Mais aujourd'hui, selon les révélations de Jeune Afrique, il est «physiquement fragilisé par des problèmes de santé» — au point de «s'appuyer de plus en plus sur son épouse Nathalie pour continuer à diriger l'entreprise chargée de défendre les intérêts pétroliers de l'État».
Un homme de 87 ans, fragilisé, qui délègue progressivement ses fonctions à son épouse — dans une entreprise d'État dont les revenus constituent l'une des principales sources de financement du budget camerounais. Jeune Afrique ne formule pas le mot. Mais la réalité qu'il décrit s'appelle une captation familiale d'une institution publique stratégique.
Jeune Afrique révèle la mécanique précise par laquelle le clan Moudiki a consolidé son emprise. Lors du conseil d'administration du 3 décembre 2025, le couple s'était «déjà débarrassé de plusieurs fortes têtes afin de renforcer l'influence de Nathalie Moudiki». Une épuration douce — présentée comme une réorganisation technique — qui a eu pour effet de vider la direction de la SNH de ses personnalités les plus indépendantes et les moins acquises à la cause familiale.
Puis en mars 2026, Jeune Afrique révèle une décision «ayant surpris en interne» : Adolphe Moudiki informe la Commission mixte Cameroun-Nigeria que la SNH y sera désormais représentée par «son épouse — également conseiller numéro deux au sein de l'entreprise — et par l'ancien ministre du Budget Pierre Titi, devenu consultant au sein de la société pétrolière». Deux proches du patriarche remplacent deux cadres techniques. Et la commission interétatique chargée de négocier les frontières pétrolières avec le Nigeria se retrouve sans expert sectoriel.
Cstar à Dubaï : une filiale familiale aux contours opaques
La révélation la plus intrigante de Jeune Afrique concerne Cstar — cette filiale de la SNH «créée en 2025 dans l'émirat de Dubaï» et «dirigée par l'épouse d'Adolphe Moudiki». Sa mission officielle : développer à Kribi une infrastructure de stockage de «jusqu'à 250 000 tonnes de produits pétroliers» pour sécuriser les approvisionnements du pays. Un projet stratégique, présenté sous un angle patriotique irréprochable.
Mais la structure juridique retient l'attention. Une filiale d'une entreprise d'État camerounaise — dont les actifs appartiennent au peuple camerounais — domiciliée dans un émirat fiscalement opaque, dirigée par l'épouse du patron de cette même entreprise d'État. C'est pour assister au conseil d'administration de cette filiale que Nathalie Moudiki et Pierre Titi ont choisi Dubaï plutôt que la Commission mixte Cameroun-Nigeria le 13 mai. Jeune Afrique ne juge pas. Mais documente. Et la documentation, ici, est accablante.
La SNH dans le réseau Ngoh Ngoh : une protection qui a ses limites
Jeune Afrique avait déjà révélé dans son enquête sur le réseau Ngoh Ngoh que le Secrétaire Général de la Présidence dispose d'un «relatif levier d'influence» sur la SNH en tant que président de son conseil d'administration — et que les Moudiki bénéficiaient historiquement d'une certaine protection du système. Mais l'accumulation des révélations du journal — mainmise familiale, filiale à Dubaï, absence à une commission diplomatique stratégique, remplacement des spécialistes pétroliers par des juristes proches de la famille — dessine le portrait d'un clan qui a peut-être dépassé les limites de ce que même ses protecteurs peuvent continuer à couvrir indéfiniment.
Dans un Cameroun en pleine recomposition institutionnelle — avec une Vice-Présidence vacante, un remaniement gouvernemental attendu et une succession présidentielle qui se profile — la question de qui contrôle réellement la SNH et ses milliards de revenus pétroliers n'est pas une question secondaire. C'est peut-être l'une des plus importantes de toutes.









