Actualités of Wednesday, 28 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Retrocommissions – Détournements : Autopsie d’une prédation fiscale au cœur de Lolodorf dans le Sud Cameroun

À Lolodorf, l’exploitation de la roche à Mangouma par Keda Ceramics, via sa filiale Twyford International, est accusée de provoquer d’importantes pertes de recettes pour la commune. La production annuelle pourrait atteindre 144 000 à 216 000 tonnes, tandis que les recettes communales effectives resteraient très inférieures aux montants théoriquement attendus, notamment en raison de l’absence d’un pont-bascule permettant de contrôler les volumes extraits.

Dans l’arrondissement de Lolodorf (région du Sud), l’exploitation industrielle du gisement de roche de Mangouma par le géant chinois Keda Ceramics — opérant via sa filiale Twyford International — tourne au scandale d’État. Entre sous-déclaration systématique des volumes extraits, soupçons de rétrocommissions au sommet de l’administration locale et violation flagrante du Code minier camerounais, la commune et les populations riveraines sont spoliées de dizaines de millions de francs CFA chaque année.

Dans le village de Mangouma, les détonations d’explosifs ont remplacé le calme habituel d’autrefois. Depuis plus de trois ans, le groupe industriel chinois Keda Ceramics (à travers sa branche Twyford International, spécialisée dans la fabrication de carreaux et de matériaux de construction au Cameroun, comme l'a documenté le média d'investigation Afrique XXI) y mène une extraction intensive à ciel ouvert. L'objectif : alimenter ses lignes de production nationales en matières premières, notamment en roche granitique.

Mais sur le terrain, loin des promesses de développement local, l’opération s’apparente à une enclave d’extraction opaque. En élaguant les discours officiels pour se concentrer sur la réalité comptable, logistique et réglementaire de Lolodorf, les chiffres révèlent une mécanique bien huilée d’évaporation fiscale et de défaillance administrative.

1. L’équation financière : comment 70 % des recettes communales s’évaporent

Contrairement aux carrières artisanales qui parsèment le département de l’Océan, le site de Mangouma est une infrastructure lourde. Le déploiement initial — comprenant pelleteuses hydrauliques, compresseurs pneumatiques, concasseurs mobiles et logistique de minage — représente un investissement en capital évalué à plus de 450 millions de FCFA.

L’analyse des flux logistiques au départ de Mangouma vers les axes routiers et les unités de transformation permet d’établir la réalité économique du site :
• Flux quotidien : Environ 30 camions-bennes (d'une capacité moyenne de 20 à 30 tonnes, soit 12 à 18 par rotation) quittent quotidiennement le site en période de pleine activité.

• Volume annuel estimé : Sur une base prudente de 240 jours ouvrés par an (tenant compte de la saison des pluies équatoriale), le volume extrait oscille entre 144 000 et 216 000 par an.

• Valeur marchande générée : Avec un chiffre d’affaires journalier dépassant 5 millions de FCFA, l’exploitation génère une valeur brute annuelle supérieure à 1,2 milliard de FCFA.

Or, selon la Loi n° 2016/017 du 14 décembre 2016 portant Code minier du Cameroun et la loi sur la fiscalité locale, l’exploitation commerciale d’une carrière industrielle est soumise à la taxe à l’extraction des produits de carrière, à la redevance superficiaire, ainsi qu’aux centimes additionnels communaux et quotes-parts destinés aux collectivités territoriales décentralisées (Mairie) et aux communautés riveraines.

Le mécanisme de la fraude : L’écart abyssal entre les recettes théoriques (plus de 75 millions de FCFA) et les montants réellement inscrits au budget de la commune de Lolodorf (peinant à atteindre 25 millions de FCFA) s’explique par l’absence d’un pont-bascule certifié et contrôlé contradictoirement par les agents municipaux et les services des Impôts à la sortie de Mangouma. Le volume de roche est déclaré de manière unilatérale par l'exploitant, entraînant une sous-évaluation estimée à plus des deux tiers du tonnage réel.

2. Cartographie des responsabilités : qui fait quoi (et qui couvre qui) ?

Dans le dispositif institutionnel camerounais, une telle hémorragie financière ne peut perdurer trois ans sans une chaîne de complicités ou de défaillances graves. Les témoignages recueillis auprès du personnel du site et d'intermédiaires financiers font état d'un système de gratifications occultes dépassant 8 millions de FCFA par mois (soit près de 96 millions de FCFA par an), versées en espèces ou sous forme d'avantages en nature à un cercle restreint de décideurs locaux.

Boris Bertolt