Politique of Friday, 21 August 2026

Source: www.camerounweb.com

Retour de Biya : Mamadou Mota sonne l’alerte contre une succession « de gré à gré » ou dynastique

À 93 ans et après plus de quatre décennies au pouvoir, Paul Biya incarne désormais la question de l’avenir politique du Cameroun et de la succession à la tête de l’État. Le 1er vice-président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), Mamadou Mota critique toute succession « de gré à gré » ou dynastique, estimant que le pouvoir doit rester entre les mains du peuple à travers les urnes. Il dénonce également la mauvaise gouvernance, l’opacité des marchés publics, la corruption présumée, la gestion des ressources minières et les rapports avec les multinationales.

QUAND L’ÂGE BOUSCULE LE PROTOCOLE D’ÉTAT : Le crépuscule d’un système

Il y a des moments dans la vie d’une nation où les images officielles ne suffisent plus. Les cortèges, les honneurs militaires, les drapeaux et les déclarations de fidélité peuvent encore remplir les écrans, mais ils ne peuvent pas empêcher les questions de remonter à la surface. Après plus de quatre décennies de pouvoir, à 93 ans, Paul Biya incarne désormais moins la permanence d’un régime que l’immense interrogation qui pèse sur son avenir. Qui gouvernera demain ? Comment le pouvoir sera-t-il transmis ? Et surtout, le peuple camerounais aura-t-il réellement son mot à dire ?

C’est précisément sur ce terrain que le MRC et Maurice Kamto ont, depuis plusieurs années, tiré la sonnette d’alarme. Dans une déclaration de juin 2020, Kamto dénonçait déjà les manœuvres visant, selon lui, à organiser une « succession de gré à gré » et affirmait que le pouvoir suprême ne pouvait être transmis autrement que par le choix des électeurs. Deux ans plus tard, le MRC réaffirmait encore son opposition à toute transmission dynastique du pouvoir, en défendant l’idée que seul le peuple souverain doit choisir ses dirigeants. Ce qui était alors présenté comme une alerte politique apparaît aujourd’hui comme l’une des grandes questions auxquelles le Cameroun doit répondre.

Car une République n’est pas une succession familiale. Le Palais d’Etoudi n’est pas une propriété que l’on transmet à un héritier. La magistrature suprême n’est pas un patrimoine politique. Elle appartient au peuple. Et lorsqu’un système politique donne l’impression que l’avenir du pays pourrait se décider dans les salons du pouvoir, entre réseaux, familles et clans, c’est toute la crédibilité de la République qui vacille.

Pendant que les uns se disputent déjà l’après-Biya, les autres se disputent simplement le prochain repas. C’est là que réside toute l’indécence de la situation. Dans les quartiers populaires, la ménagère regarde les prix avant de remplir son panier. Le jeune diplômé cherche désespérément un emploi. Le commerçant tente de survivre à l’augmentation des coûts. Le paysan produit, mais peine à vendre. Les familles affrontent le prix de la nourriture, du transport, de l’électricité, de l’eau et des soins. Maurice Kamto avait lui-même longuement décrit, dans son discours de mai 2023, cette pression du coût de la vie qui écrase les ménages camerounais.

Et pendant ce temps, des milliards disparaissent dans les labyrinthes de la commande publique.

Le problème n’est pas seulement celui du détournement classique. C’est celui d’un système dans lequel l’argent public peut être englouti dans des marchés surévalués, attribués dans des conditions opaques, exécutés avec retard, mal exécutés ou parfois abandonnés. Les Camerounais paient alors plusieurs fois : une première fois à travers leurs impôts, une deuxième fois à travers les surcoûts, et une troisième fois lorsqu’ils doivent continuer à vivre sans l’infrastructure promise.

Les critiques formulées par Kamto sur ce sujet sont anciennes. En 2021, il dénonçait notamment la surévaluation des coûts des grands projets, les dépassements de délais et l’abandon de certaines infrastructures. En 2023, il revenait également sur les fonds de la CAN et de la lutte contre le Covid-19, ainsi que sur l’affaire Glencore, en exigeant que la lumière soit faite sur la gestion des ressources publiques.

Voilà le véritable mécanisme qu’il faut interroger : comment un pays peut-il consacrer des sommes considérables à des projets censés transformer la vie des citoyens et continuer pourtant à manquer de routes praticables, d’hôpitaux correctement équipés, d'eau potable, d'électricité fiable et d'emplois décents ?

Et lorsque les grands marchés publics deviennent le territoire privilégié des arrangements entre puissants, la République cesse progressivement d’être un instrument au service du citoyen pour devenir une machine de redistribution des privilèges.

Le phénomène devient encore plus inquiétant lorsqu’il touche les relations entre l’État et les multinationales. Il ne s’agit évidemment pas d’accuser indistinctement toutes les entreprises étrangères de pratiques illégales. Mais un État souverain doit être capable de négocier avec les multinationales sans sacrifier l’intérêt national. Il doit publier les contrats importants, contrôler les flux financiers, protéger les recettes fiscales, imposer le respect des obligations sociales et environnementales et garantir que les ressources naturelles profitent d’abord au peuple camerounais.

Sinon, la richesse nationale devient une rente captée par quelques-uns tandis que les citoyens supportent les coûts.

C’est là que la question minière devient explosive. Le Cameroun possède un sous-sol riche et encore largement sous-exploité. Fer, bauxite, or, cobalt, nickel, rutile et autres ressources peuvent constituer un formidable levier d'industrialisation. Mais une richesse naturelle qui quitte le pays sous forme de minerai brut, pendant que les populations locales restent pauvres, n’est pas encore une politique de développement. C’est seulement de l’extraction.

Le peuple camerounais n’a pas besoin qu’on lui dise que le pays est riche. Il le sait. Il voit passer les camions, il voit les ressources sortir, il entend parler des milliards. Ce qu’il veut savoir, c’est où va l’argent.
Combien revient réellement à l’État ? Combien revient aux collectivités locales ? Combien est investi dans les régions productrices ? Quels contrats ont été signés ? Avec quelles entreprises ? À quelles conditions ? Qui sont les bénéficiaires économiques réels ? Combien de recettes fiscales sont effectivement encaissées ? Et surtout, pourquoi les richesses du sous-sol ne se traduisent-elles pas plus rapidement par une amélioration du niveau de vie ?

Ce sont des questions républicaines. Elles ne sont ni ethniques, ni partisanes.

Mais le système préfère souvent les débats sur les personnes aux débats sur les mécanismes. On s’écharpe sur les clans, les appartenances et les ambitions pendant que les véritables questions restent dans l’ombre : transparence budgétaire, marchés publics, contrats miniers, gouvernance des entreprises publiques, fiscalité, contrôle parlementaire et indépendance de la justice.

C’est précisément pourquoi la succession de gré à gré serait, si elle devait se produire, bien davantage qu’un simple changement de président. Elle pourrait devenir la tentative de prolonger un système au-delà de son principal architecte.

Changer le visage sans changer les mécanismes ne serait pas une alternance. Ce serait une relève de garde.

Le MRC a été particulièrement clair sur ce point : Maurice Kamto a dénoncé à plusieurs reprises la confiscation du pouvoir et la tentation d'une succession dynastique ou de gré à gré, en défendant une transmission du pouvoir par les urnes. Cette position donne au débat actuel une profondeur qui dépasse largement la seule personne de Paul Biya.

Car le problème du Cameroun n’est pas simplement de savoir qui viendra après Biya. Le problème est de savoir quel Cameroun viendra après Biya.

Un Cameroun où les mêmes réseaux changent simplement de costume ? Un Cameroun où les marchés publics continueront d’enrichir quelques initiés pendant que les infrastructures se dégradent ? Un Cameroun où les multinationales négocieront avec un État faible et où les populations ne verront qu’une infime partie des richesses extraites de leur territoire ? Un Cameroun où la succession sera décidée avant même que les électeurs ne soit consulté ?

Ou un Cameroun où le citoyen redeviendra le véritable propriétaire de la République ?

C’est cette question qui devrait être au centre du débat national.
Parce que le crépuscule d’un régime ne doit pas devenir le crépuscule du peuple. Le vieillissement d’un homme ne doit pas être transformé en vieillissement des institutions. Et la fin d’un règne ne devrait jamais être l’occasion pour quelques clans de se partager les dépouilles d’un système à bout de souffle.

Le Cameroun n’a pas besoin d’un héritier. Il n’a pas besoin d’un nouveau clan dominant. Il n’a pas besoin d’un simple changement de fauteuil.

Il a besoin d’une rupture avec les pratiques qui ont conduit à l’opacité, au favoritisme, aux marchés douteux, aux infrastructures inachevées, à la mauvaise gouvernance des ressources publiques et à la confiscation du débat politique.

Il a besoin d’une République dans laquelle le marché public appartient au citoyen avant d’appartenir à l’entrepreneur, dans laquelle le minerai appartient au peuple avant d’appartenir aux réseaux, et dans laquelle le pouvoir appartient aux électeurs avant d’appartenir aux héritiers.
Voilà pourquoi la question du « gré à gré » est si fondamentale.
Parce qu’au fond, le véritable enjeu n’est pas de savoir qui héritera du pouvoir.

L’enjeu est de savoir si le pouvoir continuera d’être considéré comme un héritage.

Et pendant que les palais préparent peut-être déjà l’après, le peuple, lui, attend toujours son présent : du pain, du travail, de l’eau, de l’électricité, des soins, des routes, une justice crédible et surtout une République qui lui appartienne enfin.

Le Cameroun ne devrait pas avoir à choisir entre la faim du peuple et l’enrichissement des réseaux. Il devrait pouvoir exiger les deux : la transparence dans la gestion de ses richesses et la dignité dans la vie quotidienne de ses citoyens.
Ce que je pense

Baba bikkoy