Deux ans après avoir fustigé la présence de "bandits à cols blancs" au Palais de l'Unité, le député et président du PCRN a finalement serré la main du Chef de l'État ce jeudi 9 janvier, soulevant interrogations et accusations de reniement.
En politique, les revirements spectaculaires laissent toujours des traces. Celui de Cabral Libii, qui a participé jeudi à la cérémonie de présentation des vœux au Président de la République, pourrait bien entacher durablement l'image de celui qui se posait en chantre de la moralisation de la vie publique camerounaise.
Janvier 2023 : des mots sans concession
Pour mesurer l'ampleur du changement, il suffit de relire la déclaration cinglante publiée par Cabral Libii le 6 janvier 2023 sur ses réseaux sociaux. À l'époque, le député avait décliné l'invitation présidentielle dans des termes sans équivoque.
"J'ai eu l'insigne honneur de recevoir le 5 janvier 2023 du Président de la République l'invitation à la traditionnelle cérémonie de présentation des vœux de nouvel an", écrivait-il, avant d'annoncer son refus catégorique d'y participer.
Sa justification était sans appel : "Je trouve indécent de me retrouver confondu en ce haut lieu de la République, avec des prévaricateurs de la fortune publique qu'il promet pourtant depuis plusieurs années de sanctionner."
Plus virulent encore, il poursuivait : "Mettre ensemble dans la même scène, les valeurs d'espoir que j'incarne et l'image de prévarication de la fortune publique que ces bandits à cols blancs renvoient, est une inconséquence politique qui peut jeter le doute et la confusion dans l'esprit de ceux de nos concitoyens qui espèrent un Cameroun meilleur."
Janvier 2025 : la main tendue au "monarque d'Etoudi"
Deux ans plus tard, le même Cabral Libii foule le sol du Palais de l'Unité pour serrer la main du Président Paul Biya. Les "bandits à cols blancs" qu'il dénonçait sont toujours là, les "prévaricateurs" n'ont pas été sanctionnés, et aucun changement majeur n'est intervenu dans la composition de l'élite politique camerounaise.
Pourtant, celui qui trouvait "indécent" de partager cette scène a finalement accepté l'invitation. Ce revirement à 180 degrés soulève immédiatement une question fondamentale : qu'est-ce qui a changé entre 2023 et 2025 ? La réponse, visiblement, ne réside pas dans une transformation du paysage politique camerounais, mais plutôt dans l'évolution de la stratégie personnelle de Cabral Libii.
Dans les milieux politiques camerounais, les langues se délient. Selon plusieurs sources concordantes, cette présence d'apparence anodine pourrait bien être le prélude à une entrée prochaine au gouvernement. Un scénario qui transformerait définitivement ce qui ressemble déjà à un revirement tactique en véritable ralliement au régime.
Si cette hypothèse se confirmait dans les prochains jours, elle donnerait rétrospectivement tout son sens à cette participation aux vœux : non pas un geste protocolaire anodin, mais bien la première étape d'une intégration aux rouages du pouvoir que l'intéressé fustigeait encore récemment avec véhémence.
L'entourage du député, contacté, se contente pour l'instant d'une formule évasive : "Toute invitation du chef de l'État est un honneur." Une réponse qui évite soigneusement d'aborder la contradiction flagrante avec les positions défendues deux ans plus tôt.
Sur les réseaux sociaux et dans les rangs du Parti Camerounais pour la Réconciliation Nationale (PCRN), la déception est palpable. Nombreux sont les militants et sympathisants qui expriment leur sentiment de trahison face à ce qu'ils perçoivent comme un reniement des valeurs affichées.
"Comment peut-on dénoncer les prévaricateurs un jour et aller leur serrer la main deux ans après ?", s'interroge un membre actif du parti sous couvert d'anonymat. "Si rien n'a changé dans le système, pourquoi Cabral change-t-il de position ?"
Cette colère traduit un malaise plus profond : celui de militants qui ont cru en un discours de rupture et de moralisation, et qui découvrent que leur leader pourrait finalement emprunter le chemin classique de la cooptation par le pouvoir.
Le risque pour Cabral Libii est considérable. En politique camerounaise, les exemples ne manquent pas de figures de l'opposition ayant perdu toute crédibilité après avoir rallié le régime qu'elles combattaient. L'histoire politique du pays est jalonnée de ces trajectoires où l'intégration au système de pouvoir se paie d'une perte définitive d'influence et de légitimité auprès des citoyens.
Pour un homme qui avait construit son image politique sur la dénonciation de la corruption et l'exigence de probité, ce revirement pourrait s'avérer fatal. Comment continuer à incarner "les valeurs d'espoir" qu'il revendiquait en 2023 après avoir accepté de côtoyer ceux qu'il qualifiait de "bandits à cols blancs" ?
Au-delà du cas personnel de Cabral Libii, cette affaire illustre une problématique récurrente de la vie politique camerounaise : la difficulté pour les figures de l'opposition à maintenir une ligne cohérente face aux tentations du pouvoir.
Elle pose également la question de la sincérité du discours politique. Les déclarations fracassantes de 2023 étaient-elles l'expression d'une conviction profonde, ou simplement un positionnement tactique en attendant une éventuelle opportunité d'intégration au système ?
Les prochains jours apporteront peut-être la réponse. Si Cabral Libii fait effectivement son entrée au gouvernement, comme le laissent entendre plusieurs sources, il aura définitivement tranché cette question. Et transformé ce qui ressemble déjà à un revirement embarrassant en capitulation totale devant un système qu'il dénonçait hier encore avec la dernière énergie.
Pour l'instant, le principal intéressé garde le silence sur les motivations profondes de son geste. Un silence qui, dans le contexte actuel, ressemble fort à un aveu d'impuissance à justifier l'injustifiable.









