Des connexions internationales troublantes derrière Transatlantic D SA
Alors que le bras de fer entre le ministre des Finances Louis Paul Motaze et le directeur général du Port autonome de Douala, Cyrus Ngo'o, mobilise l'attention politique camerounaise, Jeune Afrique révèle aujourd'hui l'existence d'un réseau d'influence international complexe gravitant autour de la nouvelle société de scanning Transatlantic D SA.
Si officiellement l'entreprise est dirigée à Douala par Alphonse Bea, les investigations de Jeune Afrique mettent en lumière la présence troublante de plusieurs acteurs aux profils atypiques dans les coulisses de cette affaire qui dépasse largement les frontières du Cameroun.
Jeune Afrique a pu établir que Marc Damski, un Belge d'origine israélienne, figure parmi les effectifs de la société sœur de Transatlantic D SA opérant au port de Kribi. Un nom qui n'est pas inconnu des spécialistes de l'Afrique centrale.
Damski s'est fait connaître dans les années 2000 et 2010 pour ses activités dans le secteur du diamant en République centrafricaine, notamment sous la présidence de François Bozizé (2003-2013). Son passage du commerce de pierres précieuses aux opérations portuaires soulève des questions sur la nature des réseaux qui l'ont porté jusqu'au Cameroun.
Selon les informations exclusives recueillies par Jeune Afrique, Damski entretient des liens d'affaires avec Tsafir Tzvi, un homme d'affaires israélien qui dirige PortSec, une société présente dans les opérations de sécurité du port de Douala depuis plusieurs années.
L'histoire de PortSec elle-même mérite qu'on s'y attarde. Jeune Afrique révèle que lorsque cette société a signé son contrat de gré à gré en 2018 pour assurer la sécurité du port de Douala, son administrateur n'était autre que le cabinet suisse Kohli & Partners.
Ce cabinet helvétique apparaît comme un acteur-clé de cette nébuleuse. Nos investigations montrent qu'il entretenait des relations d'affaires étroites avec Eran Moas, un businessman israélien installé à Yaoundé, capitale camerounaise.
C'est ici que le puzzle commence à révéler son image complète. Selon les informations obtenues par Jeune Afrique, Eran Moas est réputé proche de Ferdinand Ngoh Ngoh, le puissant secrétaire général de la présidence de la République du Cameroun.
Cette proximité prend tout son sens quand on sait que Cyrus Ngo'o, directeur général du PAD et partisan de Transatlantic D SA, est lui-même considéré comme un protégé de Ferdinand Ngoh Ngoh. Depuis des années, selon Jeune Afrique, Ngoh Ngoh est soupçonné de vouloir exercer un contrôle sur les activités du port de Douala, poumon économique du pays, par l'intermédiaire de Cyrus Ngo'o.
Ce que révèlent ces connexions, c'est l'existence d'un véritable écosystème d'influence où se mêlent :
Les acteurs israéliens : Tsafir Tzvi (PortSec) et Eran Moas forment un axe commercial et politique solide au Cameroun, spécialisé dans les secteurs stratégiques de la sécurité et de la logistique portuaire.
Les intermédiaires européens : Marc Damski (Belgo-Israélien) et le cabinet suisse Kohli & Partners assurent l'interface et la respectabilité juridique des montages.
Le pouvoir camerounais : Ferdinand Ngoh Ngoh, depuis la présidence, et Cyrus Ngo'o, au port de Douala, constituent le bras politique local de cette architecture.
Plusieurs zones d'ombre persistent et Jeune Afrique a pu identifier les principales interrogations que soulève ce réseau :
Comment Damski, spécialiste du diamant centrafricain, a-t-il pu se repositionner aussi rapidement dans le secteur portuaire camerounais ? Quels sont exactement les liens capitalistiques entre PortSec, Transatlantic D SA et leurs différentes filiales ? Le cabinet Kohli & Partners joue-t-il simplement un rôle administratif ou est-il un véritable pivot stratégique ?
Plus fondamentalement : qui sont les véritables bénéficiaires économiques de Transatlantic D SA ? Les structures de propriété de l'entreprise restent opaques, malgré son enregistrement au registre camerounais du commerce en 2025.
La réunion du 21 janvier : un arbitrage sous influence ?
Ces révélations éclairent d'un jour nouveau la réunion du 21 janvier 2026 organisée à la présidence sous la direction de Ferdinand Ngoh Ngoh. Comme l'a rapporté Jeune Afrique, cette rencontre devait arbitrer le conflit entre Motaze et Ngo'o sur la légalité du contrat de scanning.
La note confidentielle du 26 janvier, signée du chef d'état-major particulier du président Paul Biya et révélée par Jeune Afrique, qui acte le départ de SGS au profit de Transatlantic D SA, apparaît désormais comme l'aboutissement d'une stratégie d'influence menée à plusieurs niveaux.
Que cette instruction présidentielle, passée par un canal militaire inhabituel pour une affaire commerciale, ait été contredite trois jours plus tard par le Premier ministre Joseph Dion Ngute lors de la réunion du 29 janvier, montre l'intensité des luttes de pouvoir en cours.
Dans cette guerre d'influence, SGS, la multinationale suisse qui opère le scanning depuis 2015 dans le cadre d'un partenariat public-privé BOOT devant courir jusqu'en 2032, fait figure de victime collatérale – ou d'obstacle à éliminer, selon les points de vue.
Jeune Afrique a révélé que le président du conseil d'administration de SGS Scanning Cameroun SA n'est autre que René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication. Sa présence à la réunion du 29 janvier à la primature, où le maintien du contrat SGS a été confirmé, n'est donc pas anodine.
Au-delà du feuilleton politico-commercial, cette affaire pose la question de la capacité du système juridique camerounais à trancher un différend qui oppose frontalement des membres du gouvernement, implique la présidence et charrie des intérêts internationaux considérables.
Le ministre des Transports, Jean Ernest Ngallé Bibéhè, a confirmé à la sortie de la réunion du 29 janvier que le Premier ministre exigeait le maintien du contrat SGS jusqu'en 2032, déclarant que tout autre contrat passé par le PAD était "non avenu". Mais cette position tiendra-t-elle face aux pressions ?
Les révélations de Jeune Afrique sur les réseaux d'influence israélo-belges opérant dans les coulisses du port de Douala posent une question de fond : qui contrôle réellement les infrastructures stratégiques du Cameroun ?
Dans un pays où les appels d'offres de gré à gré se multiplient, où les contrats publics se négocient dans l'ombre des cabinets présidentiels, cette affaire illustre les dérives d'un système où la transparence cède trop souvent le pas aux arrangements privés.
Le fait que des hommes d'affaires étrangers, aux parcours parfois sulfureux, puissent s'immiscer aussi profondément dans la gestion d'une infrastructure aussi vitale que le port de Douala – qui assure plus de 90% du commerce extérieur du Cameroun – devrait interpeller au-delà des cercles du pouvoir.









