Actualités of Wednesday, 11 February 2026
Source: www.camerounweb.com
Cabral Libii et Paul Biya : Les signaux troublants d'un rapprochement
Présence à la cérémonie de prestation de serment, vœux au palais présidentiel, félicitations à Issa Tchiroma... Les gestes récents de Cabral Libii alimentent les spéculations sur son entrée dans un gouvernement d'union nationale. Analyse d'un virage politique qui pourrait redéfinir le paysage de l'opposition camerounaise.
Les apparences sont parfois trompeuses, mais rarement au point de tromper tout le monde. Depuis l'élection présidentielle d'octobre dernier, Cabral Libii multiplie les signaux qui interrogent sur ses intentions réelles vis-à-vis du pouvoir de Paul Biya. Au point que la question n'est plus de savoir si un rapprochement est en cours, mais quand il sera officialisé.
Tout a commencé le jour de la prestation de serment de Paul Biya. Alors que son rival Issa Tchiroma Bakary contestait encore les résultats de l'élection et que l'opposition réclamait la transparence, Cabral Libii a choisi de "prendre acte des résultats et féliciter le candidat proclamé élu". Un geste qui a surpris nombre de ses soutiens.
Mais c'était sans compter sur la suite. Début janvier, la fine silhouette du député s'est matérialisée au palais de l'Unité pour présenter ses vœux au président de la République. Un événement en soi, quand on se souvient de ses déclarations cinglantes de 2018, lorsqu'il avait refusé une invitation similaire en affirmant qu'il "trouvait indécent de se retrouver en ce haut lieu de la République avec des prévaricateurs de la fortune publique".
Le contraste est d'autant plus saisissant qu'un an auparavant, en 2025, Cabral Libii s'en était violemment pris à une élue de son propre parti, présente lors de la même cérémonie. Que s'est-il donc passé en douze mois pour justifier un tel revirement ?
Le coup de grâce est venu le 2 février dernier. Sur ses réseaux sociaux, Cabral Libii a publié un message qui a déclenché un tollé : "Pour sa première tentative en 2025, le ministre Issa Tchiroma s'est adjugé la deuxième place avec 35,17 %. En toute humilité, je le félicite aussi."
Au-delà de la courtoisie affichée, c'est surtout la mention précise du pourcentage – 35,17 % – qui a choqué. En reprenant à son compte les chiffres officiels toujours contestés par Tchiroma et une partie de l'opposition, Cabral Libii semblait valider implicitement les résultats proclamés par le Conseil constitutionnel. Une prévenance à l'égard de Paul Biya que ses contempteurs n'ont pas manqué de relever.
Cette séquence prend un relief particulier quand on se souvient d'un autre épisode trouble. En pleine bataille de chiffres entre pro-Tchiroma et pro-Biya, Cabral Libii avait annoncé que le PCRN avait mis en place une commission interne chargée de compiler les procès-verbaux en sa possession.
L'annonce avait suscité l'espoir : enfin, un acteur politique allait éclairer les zones d'ombre de cette élection contestée. Mais alors que l'opinion attendait la publication de ces documents, le leader du PCRN s'est "étrangement muré dans le silence", selon les termes d'observateurs. Cette commission n'a jamais rendu public le résultat de ses travaux.
Coïncidence ou calcul ? Le silence de Cabral Libii sur les procès-verbaux, suivi de sa validation des chiffres officiels, laisse planer le doute sur l'existence même de ces documents... ou sur la nature des tractations en coulisses.
Derrière ces gestes publics se profile une question plus politique : Cabral Libii va-t-il rejoindre le gouvernement ? Les rumeurs d'une entrée dans une équipe d'union nationale circulent avec insistance à Yaoundé. Certaines évoquent même un portefeuille précis : le ministère de la Jeunesse.
Le timing ne doit rien au hasard. Paul Biya a annoncé la formation d'un gouvernement "faisant la part belle aux jeunes et aux femmes". Après la rupture fracassante avec Issa Tchiroma Bakary, son ancien allié devenu challenger, le chef de l'État a besoin de nouvelles têtes pour incarner le renouvellement.
Le profil de Cabral Libii coche toutes les cases : jeune (43 ans), opposant modéré, bon communicant, avec une base électorale urbaine non négligeable. De quoi séduire un pouvoir en quête de rajeunissement et d'ouverture après des décennies de domination sans partage.
Dans l'entourage du leader du PCRN, l'hypothèse d'une entrée au gouvernement n'est désormais "plus taboue". "Il en a le droit, il s'agit bien du gouvernement de son pays", estime Jean-Marie Nouga, proche de Cabral Libii. Avant d'ajouter : "Mais le Cabral que je connais ne peut pas entrer dans un gouvernement sans condition."
Quelles conditions ? Le discours reste flou. S'agit-il de garanties sur la décentralisation, thème cher au PCRN ? D'engagements sur les réformes électorales ? D'un portefeuille ministériel de premier plan ? Ou simplement d'une formule diplomatique pour préparer l'opinion à un ralliement pur et simple ?
L'histoire récente du Cameroun offre un éclairage grinçant. Issa Tchiroma Bakary fut lui-même ministre pendant des années avant de rompre avec Paul Biya et de se présenter contre lui en 2025. Le parcours inverse – de l'opposition vers le pouvoir – n'a rien d'inédit dans un pays où les transfuges sont monnaie courante.
Mais pour Cabral Libii, l'enjeu est différent. À 43 ans, il incarne aux yeux de beaucoup la nouvelle génération politique, celle qui devait rompre avec les vieilles pratiques de compromission. Son entrée au gouvernement de Paul Biya, 93 ans et au pouvoir depuis 1982, serait lourde de symboles.
Pour le leader du PCRN, le calcul est complexe. D'un côté, un poste ministériel offrirait visibilité, moyens d'action, et la possibilité de peser concrètement sur les politiques publiques – notamment en faveur de la jeunesse qu'il prétend représenter.
De l'autre, le risque est immense : perdre toute crédibilité auprès de sa base militante, être perçu comme un opportuniste, et hypothéquer ses chances pour les prochaines échéances électorales. Les défections récentes au sein du PCRN montrent que le parti est déjà fragilisé ; un ralliement au pouvoir pourrait lui être fatal.
Reste une question philosophique : est-il plus utile de crier dans le désert de l'opposition ou de chuchoter à l'oreille du pouvoir ? Cabral Libii semble avoir tranché. Ses récents gestes – la présence aux cérémonies officielles, la validation des résultats, le silence sur les procès-verbaux – dessinent la trajectoire d'un homme qui préfère le pragmatisme à la radicalité.
"Cabral Libii ne s'est jamais exprimé publiquement sur ce point et rien n'a filtré d'éventuelles négociations entre l'intéressé et le pouvoir", note-t-on dans les milieux politiques. Mais dans un pays où le non-dit est souvent plus éloquent que les déclarations officielles, le silence de Cabral Libii est peut-être déjà une réponse.
Les prochaines semaines seront décisives. Entre les élections locales à venir et la formation du nouveau gouvernement, le leader du PCRN devra choisir : rester dans les rangs d'une opposition affaiblie ou franchir le Rubicon vers le palais de l'Unité. Un choix qui scellera son destin politique... et celui de toute une génération qui croyait en lui.