Beaucoup de Camerounais s’interrogent sur le contrôle démocratique des services de renseignement au Cameroun. Ils estiment que la sécurité nationale doit rester soumise à la loi, à la justice et aux mécanismes institutionnels de contrôle, afin d’éviter que le secret ne se transforme en arbitraire ou en impunité.
À l'heure où les grandes puissances redéfinissent le renseignement autour de l'intelligence artificielle, des drones, des satellites, de la cybersécurité et de l'analyse prédictive, le Cameroun demeure confronté à une interrogation plus fondamentale encore : comment concilier les impératifs de la sécurité nationale avec les exigences de l'État de droit ? Derrière cette question se cache une autre, plus profonde, qui habite la mémoire collective depuis plusieurs décennies : où se situe la frontière entre le renseignement républicain et ce que l'opinion publique désigne sous le nom de barbouzerie ? Dans une République, les services de renseignement sont indispensables. Mais leur légitimité ne repose pas sur la peur qu'ils inspirent. Elle repose sur le contrôle qu'exerce la démocratie sur leur action.
Il existe des questions qui refusent de disparaître parce qu'elles touchent à l'essence même du contrat qui unit les citoyens à l'État. Au Cameroun, l'une de ces questions traverse les générations, les régimes et les circonstances historiques : qui surveille ceux qui surveillent ? La question peut sembler provocatrice. Elle est pourtant au cœur de la théorie moderne du renseignement.
L'État moderne ne peut exister sans services de renseignement. Aucun pays sérieux ne renonce à la connaissance stratégique. Aucun État responsable n'abandonne la surveillance des menaces qui pèsent sur son territoire, ses institutions ou ses intérêts vitaux. Depuis les travaux de Sherman Kent, considéré comme l'un des fondateurs de l'intelligence stratégique moderne, jusqu'aux recherches de Michael Herman, de Loch K. Johnson ou de Mark M. Lowenthal, un consensus existe : la mission du renseignement consiste à éclairer la décision publique, réduire l'incertitude et protéger la Nation. Mais les grands théoriciens du renseignement nous enseignent également autre chose : le renseignement n'est légitime que lorsqu'il demeure soumis à la loi.
C'est ici que la pensée de Max Weber mérite d'être rappelée. Le grand sociologue allemand définissait l'État comme le détenteur du monopole de la violence légitime. Malheureusement, cette formule est souvent mal comprise. Weber n'accorde pas à l'État un droit absolu sur les citoyens. Il rappelle au contraire que l'usage de la force n'est légitime qu'à la condition d'être encadré par le droit.
Le monopole de la violence légitime n'est pas le monopole de l'arbitraire. Il n'est pas davantage le monopole de l'impunité. Il ne signifie pas que les institutions sécuritaires peuvent se substituer aux magistrats, aux juridictions ou à la représentation nationale.
Dans une démocratie, les services de renseignement renseignent. Ils ne jugent pas.
Ils alertent. Ils ne condamnent pas. Ils collectent des informations. Ils ne prononcent pas des sentences. La justice appartient aux tribunaux. Le contrôle appartient aux institutions démocratiques. Le renseignement appartient à la sécurité nationale. Toute confusion entre ces trois sphères ouvre la voie aux dérives que l'histoire a trop souvent connues.
Or la mémoire camerounaise demeure marquée par une succession d'affaires qui continuent de susciter des interrogations. La tragédie de la famille Simon Mpondo à Douala si bien relaté par Edouard Kingue (Je salue ici sa mémoire), la mort de Me Ngongo Ottou, l'assassinat de l'abbé Joseph Mbassi, la disparition de Mgr Yves Plumey, les interrogations entourant le décès de Léopold Henri Meboé, l'affaire du capitaine Guérandi Mbara, les dossiers Jeannot Biakan, Bibi Ngota, Jean-Marie Benoît Balla ou encore l'assassinat du journaliste Martinez Zogo continuent d'habiter le débat public.
Il ne s'agit pas ici d'accuser qui que ce soit.
Il ne s'agit pas de substituer l'opinion à la justice.
Il s'agit de constater qu'une partie importante de la société camerounaise demeure convaincue que certaines vérités lui échappent encore.
Et c'est précisément là que réside le problème politique. La rumeur prospère toujours là où la confiance s'effondre. Les théories naissent là où les institutions ne convainquent plus. L'image de la barbouze apparaît lorsque l'État ne parvient plus à établir clairement la distinction entre le secret nécessaire et l'opacité excessive. Pourtant, le monde du renseignement a profondément changé. Nous ne sommes plus à l'époque des filatures romanesques, des micros cachés dans les lampadaires et des guerres d'agents héritées de la guerre froide.
Nous sommes entrés dans le siècle de l'intelligence artificielle. Les nouveaux champs de bataille se trouvent dans le cyberespace.
Les menaces s'appellent désinformation numérique, guerre informationnelle, espionnage industriel, cybercriminalité, manipulation algorithmique, satellites d'observation, drones autonomes et intelligence artificielle générative.
Les puissances qui dominent aujourd'hui le renseignement mondial recrutent davantage d'ingénieurs, de mathématiciens, de cryptologues et de spécialistes des données que d'agents de terrain. La puissance moderne repose sur l'anticipation davantage que sur la répression. Dès lors, une question mérite d'être posée.
À l'heure de l'intelligence artificielle, un État moderne doit-il continuer à être associé, dans l'imaginaire collectif, aux enlèvements, aux intimidations, aux disparitions ou aux règlements de comptes ? La sécurité nationale se construit-elle dans la peur ou dans la connaissance ? Doit-on encore pourchasser lorsqu'on peut anticiper ?
Doit-on encore intimider lorsque l'on peut prévenir ? Doit-on encore tuer lorsque la loi permet de poursuivre, de juger et de condamner ?
Ces interrogations deviennent d'autant plus légitimes que certaines personnalités publiques affirment aujourd'hui craindre pour leur sécurité. Le capitaine Effoudou et le journaliste Morgane Palmer ont publiquement exprimé ce sentiment. Ils sont en exil avec femmes et enfants.
Je ne dispose d'aucun élément permettant de confirmer ou d'infirmer la réalité de ces menaces. Mais là n'est pas la question essentielle. La véritable question est celle-ci : pourquoi de telles déclarations paraissent-elles immédiatement plausibles à une partie de l'opinion ?
Pourquoi tant de citoyens sont-ils prêts à croire que des hommes ou des femmes puissent être inquiétés pour leurs opinions, leurs révélations ou leurs prises de position ?
Pourquoi la méfiance s'est-elle installée avec une telle profondeur ? La réponse est politique avant d'être sécuritaire.
Dans toutes les démocraties matures, le renseignement est soumis à des mécanismes de contrôle. La justice, le Parlement, les commissions spécialisées, les inspections indépendantes et les procédures de reddition de comptes existent précisément pour empêcher que le secret ne devienne un pouvoir autonome.
Comme l'ont montré les travaux de Loch K. Johnson, l'histoire des démocraties démontre que les services de renseignement les plus efficaces sont souvent ceux qui sont le mieux contrôlés. Le secret n'est acceptable que lorsqu'il est surveillé. La puissance n'est légitime que lorsqu'elle rend des comptes.
Le renseignement n'est républicain que lorsqu'il accepte la limite. C'est pourquoi la question « Qui surveille ceux qui surveillent ? » n'est pas une attaque contre l'état. C'est au contraire une exigence de fidélité à l'état. Car la République ne se protège pas seulement contre ses ennemis extérieurs.
Elle se protège également contre la tentation permanente du pouvoir de s'affranchir de toute limite. Le Cameroun a besoin de services de renseignement compétents, modernes et puissants. Il a besoin d'investir dans la cybersécurité, dans l'intelligence artificielle, dans les capacités d'analyse stratégique et dans la maîtrise des technologies émergentes.
Mais il a également besoin d'une justice forte, d'un Parlement vigilant et d'institutions capables de convaincre les citoyens qu'aucune raison d'État ne saurait prévaloir sur l'État de droit. Car la frontière entre le renseignement républicain et la barbouzerie n'est ni technologique ni militaire. Elle est morale. Elle est juridique. Elle est démocratique.
D'un côté se trouvent la loi, le juge, le Parlement, la responsabilité et le contrôle. De l'autre se trouvent l'opacité, la peur, l'arbitraire et l'impunité.
Et lorsqu'une nation cesse de distinguer clairement cette frontière, ce n'est pas seulement le renseignement qui entre dans l'ombre. C'est la République elle-même qui commence à perdre la lumière.
Professeur Vincent Sosthène Fouda









