L’ascension de Joseph Fouda était un jeune garçon défavorisé repéré et pris sous la protection de Jeanne-Irène Biya, la première épouse de Paul Biya.
Nous sommes dans les années 1970. Paul Biya n'est pas encore le maître du Cameroun : il est Premier ministre, nommé à ce poste par le président Ahmadou Ahidjo, une fonction qu'il occupera du 30 juin 1975 au 6 novembre 1982.
À ses côtés, dans la quiétude de leur résidence de fonction, vit son épouse, Jeanne-Irène. Ceux qui l'ont connue en parlent tous de la même manière : une femme discrète, attentionnée, attentive ; elle a le cœur sur la main.
Et le cœur de Jeanne-Irène, ce jour-là, s'arrête sur un détail que personne d'autre n'aurait remarqué.
Non loin de la résidence, un espace où des gamins du quartier viennent s’amuser, taper le ballon. Un jeune garçon y revient chaque jour. Rien d'étonnant, sauf ceci : quand ses amis de jeu ne sont pas là, lui, il reste. Toujours là. Comme s'il attendait quelque chose que lui-même ne saurait nommer.
Intriguée, touchée, Jeanne-Irène s'approche. Elle lui parle. Elle apprend qu'il vient d'une famille pauvre, qu'il est lycéen. Elle le trouve courageux et serviable ; le genre de garçon qui rend service avant qu'on le lui demande. Elle le prend sous son aile. Il devient, peu à peu, un enfant de la maison.
On lui confie des courses. De petits services domestiques. Et à chaque fois, la première dame glisse dans sa main quelques billes d'argent, pour l'encourager, pour l'aider à tenir.
Jeanne-Irène découvre qu’il n'est plus vraiment lycéen. Après son probatoire, les études se sont arrêtées. Faute de moyens. Faute de chance. Le voilà désœuvré, un avenir suspendu.
Jeanne-Irène en parle à son époux, le Premier ministre. Il faut, dit-elle, trouver à ce garçon une situation ; de quoi se tenir debout, de quoi aider les siens.
Son idée est simple et lumineuse : l'armée. Elle demande à Paul Biya d'en toucher un mot au ministre de la Défense.
C'est ainsi que le jeune homme, qui n'était encore que le petit du terrain vague, franchit les portes de l'institution militaire. Sa formation commence. Et là, surprise : il avance vite. Très vite. Comme si chaque grade venait réparer une année d'études perdue. Il bénéficie du soutien des généraux Donatien Melingui Nouma et Daniel Njock Elokobi. Et la première dame veille discrètement pour lui garantir un bel avenir.
Admis à l'École militaire interarmées (EMIA), il pousse plus loin encore : direction la prestigieuse École spéciale militaire de Saint-Cyr, en France. Puis retour au pays, l'uniforme sur les épaules et une carrière ouverte devant lui.
En 1982, Paul Biya devient président de la République. Et dans l'ombre, discrètement, patiemment, la première dame continue de veiller sur l'ascension de ce jeune Camerounais qui a choisi de servir son pays — et qui a jeté son dévolu sur la marine.
Puis viennent les premières tensions. Jeanne-Irène rapproche encore de sa personne celui qu'elle considère presque comme un fils : elle en fait son garde du corps, son aide de camp.
1984.Le jeune homme est déjà bien installé à la présidence lorsqu'une partie de la garde républicaine ; l'ancêtre de l'actuelle garde présidentielle tente de renverser Paul Biya. Le putsch échoue. Le président, qui l'attribue à des fidélités de son prédécesseur Ahmadou Ahidjo, remanie tout son dispositif de sécurité.
Le futur officier entre alors dans le cercle le plus restreint du pouvoir. Il devient l'ange gardien de la première dame. Presque un fils, disait-on. Le mot n'a jamais été aussi juste.
Le 29 juillet 1992, Jeanne-Irène Biya s'éteint, dans des circonstances demeurées troubles.
Quelque temps plus tard, un autre disparaît à son tour, dans des conditions tout aussi obscures : Roger Motazé, neveu de la défunte, aide de camp du président et frère de Louis-Paul Motazé, l'actuel ministre des Finances.
Plusieurs morts mystérieuses dans l’entourage de Jeanne Irène après son décès. Le président Biya qui a connu le jeune homme aux côtés de son épouse décide de le prendre à ses côtés.
C’est la place Jadis occupée par Roger Motazé qu’il va occuper. Il hérite du poste d'aide de camp. Dans l'ombre, il devient aussi le conseiller officieux, l'homme que l'on ne voit pas mais qui sait tout, l'ombre fidèle derrière la silhouette du président.
En mars 2011, la récompense tombe : il est promu au grade de contre-amiral l’équivalent, dans la marine, d'un général.
Le petit garçon du terrain vague, celui que Jeanne-Irène Biya avait ramassé d'un simple regard, celui à qui elle glissait quelques billes d'argent pour l'encourager, celui qu’elle avait fabriqué, portait désormais l'uniforme blanc et les aiguillettes de l'un des hommes les plus puissants du Cameroun.
Son nom : Joseph Fouda.
La suite dans un prochain numéro.
L'oubli est la ruse du diable !
Arol KETCH









