Actualités of Sunday, 15 February 2026
Source: www.camerounweb.com
La célébration du 93e anniversaire du président de la République soulève beaucoup d'interrogation au sein de l'opinion publique camerounaise sur l'après-Biya. L'état désastreux dans lequel se trouve le pays et la médiocrité érigée en mode de gouvernance poussent à s'interroger sur l'avenir du Cameroun.
Un dirigeant médiocre, terne et peu sûr de ses qualités s’entoure toujours, mais alors toujours, de personnes plus médiocres, plus ternes que lui, car il craint la concurrence, l’érudition, l’intelligence, facteurs de risque pour son image et son pouvoir. Cette affirmation, qui peut sembler brutale, relève pourtant moins de la polémique que d’une constante historique et sociologique. Elle traverse les régimes autoritaires, les monarchies finissantes, les dictatures molles comme les démocraties en décomposition. Elle ne vise pas un individu en particulier, mais décrit une mécanique du pouvoir fondée sur la peur : peur d’être dépassé, peur d’être contredit, peur d’être éclairé par plus intelligent que soi. Le pouvoir fragile se protège toujours par l’appauvrissement de son environnement humain.
C’est précisément pour cette raison qu’il faut cesser de répéter, comme un mantra anesthésiant, des inepties du type : « Paul Biya est bon, c’est son entourage qui est mauvais. » Cette formule, ressassée depuis des décennies, ne résiste à aucune analyse sérieuse. Elle relève davantage de la fable politique que de la réflexion critique. Un entourage ne tombe pas du ciel. Il est choisi, maintenu, renouvelé ou éliminé par celui qui exerce le pouvoir. Dire que l’entourage est mauvais, c’est donc implicitement dire que le chef de l’État est soit naïf, soit incompétent, soit démissionnaire de ses responsabilités. Dans tous les cas, cela revient à le disculper à bon compte, à lui offrir une excuse commode pour masquer la cohérence profonde d’un système qu’il a façonné et qu’il dirige.
Le pouvoir de Paul Biya ne s’est pas construit par accident. Il s’est consolidé par une stratégie patiente, méthodique, presque clinique, visant à neutraliser toute forme de concurrence interne. Les personnalités fortes ont été écartées, marginalisées ou absorbées. Les esprits indépendants ont été neutralisés par l’isolement, la corruption ou l’oubli. Ceux qui restaient, ceux qui montaient, ceux qui étaient promus, répondaient à un critère fondamental : l’innocuité politique. Non pas l’incompétence brute, mais l’absence de danger. L’absence de relief. L’absence d’envergure susceptible de faire de l’ombre au sommet.
C’est ainsi que se constitue, au fil des décennies, un appareil d’État vidé de toute créativité, de toute audace, de toute intelligence stratégique. Les ministres deviennent des gestionnaires sans vision, les hauts fonctionnaires des exécutants prudents, les conseillers des courtisans obséquieux. La pensée critique disparaît au profit du réflexe de survie. On ne gouverne plus, on dure. On ne transforme plus, on conserve. Et surtout, on ne dérange pas.
Cette logique produit un effet pervers redoutable : la médiocrité cesse d’être un défaut, elle devient une vertu. Elle rassure. Elle garantit la loyauté. Elle assure la prévisibilité. Dans un tel système, être brillant devient dangereux, être compétent devient suspect, être intègre devient subversif. La récompense ne va plus à ceux qui produisent des idées, mais à ceux qui maîtrisent l’art de la soumission silencieuse. Le pouvoir s’entoure alors de figures interchangeables, fades, sans mémoire historique ni ambition politique réelle, dont la seule fonction est de servir de tampon entre le sommet et le réel.
Mais la longévité exceptionnelle de Paul Biya ajoute une dimension supplémentaire à cette mécanique déjà bien rodée. Elle produit des effets psychologiques, symboliques et anthropologiques profonds sur la société camerounaise. À 92 ans, Paul Biya est l’arrière arrière-grand-père de la moitié des Camerounais qui ont moins de 19 ans, ces Camerounais qui eux-mêmes n’ont pas connu, dans leur écrasante majorité, leurs arrière-grands-parents. Cette donnée, en apparence anecdotique, est en réalité vertigineuse. Elle dit quelque chose de profondément troublant sur le rapport au temps, à l’autorité et à la transmission dans ce pays.
Une génération entière est née, a grandi et est entrée dans l’âge adulte sans connaître un autre chef d’État. Le pouvoir, pour elle, n’est pas une fonction temporaire, mais une présence immuable, presque naturelle. Il n’est pas perçu comme le produit d’un choix politique, mais comme un élément du décor national, au même titre que les montagnes, les fleuves ou le climat. Cette confusion entre le politique et le naturel est l’un des effets les plus délétères de la longévité extrême au sommet de l’État. Elle désarme l’imaginaire collectif. Elle rend impensable l’alternance. Elle anesthésie la capacité à projeter un avenir différent.
Lorsque le chef de l’État devient plus vieux que la mémoire familiale, il cesse d’être un acteur historique pour devenir une figure quasi mythologique. On ne le juge plus, on le constate. On ne l’interroge plus, on l’accepte. Cette situation crée une infantilisation politique massive : les citoyens ne se perçoivent plus comme des sujets actifs de la vie publique, mais comme des héritiers passifs d’un ordre figé. La politique devient un spectacle lointain, inaccessible, réservé à une caste fermée et vieillissante.
Dans ce contexte, l’argument de « l’entourage mauvais » fonctionne comme un mécanisme de déresponsabilisation collective. Il permet d’exprimer une critique sans jamais toucher au cœur du système. On dénonce les ministres, les directeurs, les préfets, mais on sanctuarise le sommet. On gronde sans jamais accuser. On se plaint sans jamais remettre en cause la source du problème. C’est une critique qui tourne à vide, une colère sans cible réelle, une indignation qui ne menace rien.
Pourtant, l’entourage n’est que le symptôme. Le mal est structurel. Il réside dans un mode de gouvernance fondé sur la concentration extrême du pouvoir, l’absence de renouvellement, la peur obsessionnelle de la concurrence et la confusion entre l’État et la personne qui l’incarne. Tant que cette structure demeure intacte, changer les visages ne changera rien. Remplacer des médiocres par d’autres médiocres ne produira que la perpétuation du même désastre.
La longévité de Paul Biya n’est donc pas seulement une anomalie politique ; elle est un facteur de désorganisation profonde de la société. Elle bloque la transmission des responsabilités, empêche l’émergence de nouvelles générations politiques, fossilise les institutions et installe une culture de l’attente et de la résignation. Les jeunes Camerounais grandissent dans un pays où le temps politique est figé, où l’avenir semble déjà écrit, où l’effort et le mérite n’ont que peu de prise sur la réalité.
Dans un tel environnement, l’exil devient une stratégie rationnelle, la débrouille une nécessité, et le cynisme une forme de lucidité. On ne croit plus à la réforme, on s’adapte. On ne rêve plus de transformation, on cherche des échappatoires. Cette perte d’horizon collectif est peut-être le coût le plus élevé de cette longévité extrême : elle détruit la capacité à imaginer un futur commun.
Dire cela, ce n’est pas sombrer dans l’attaque personnelle ni dans l’invective gratuite. C’est refuser les explications simplistes et regarder en face les mécanismes du pouvoir. Un dirigeant qui dure plus de quatre décennies ne peut pas être exonéré des conséquences de son règne. Il est comptable non seulement de ses décisions, mais aussi des structures qu’il a mises en place, des hommes qu’il a promus, des talents qu’il a étouffés et des générations qu’il a condamnées à l’attente.
Il est donc temps d’abandonner les récits confortables et les fables consolatrices. Non, le problème n’est pas seulement l’entourage. Non, la médiocrité n’est pas un accident. Elle est un choix politique. Elle est la condition de possibilité d’un pouvoir qui se veut éternel. Et tant que cette réalité ne sera pas clairement nommée, toute critique restera inoffensive, toute indignation restera vaine, et toute espérance restera suspendue à un futur toujours repoussé.
Timba Bema