Actualités of Monday, 5 October 2026

Source: www.camerounweb.com

Quand tombe le rideau : La leçon que le pouvoir refuse toujours d'apprendre

'Le père, c'est lui. Le candidat, c'est Paul Biya' 'Le père, c'est lui. Le candidat, c'est Paul Biya'

Dans une réflexion relative au décès de Clément Atangana, John Lawson, propose une lecture critique du parcours du défunt et de son passage à la tête du Conseil constitutionnel camerounais

Clément Atangana, premier président du Conseil constitutionnel, est mort ce 4 octobre 2026 à Paris, à 84 ans. Pendant huit ans, il a tenu les clés du contentieux électoral camerounais sans faire aboutir une seule requête de l'opposition. Il laisse une phrase prononcée le verre à la main au lendemain de la présidentielle de 2025, qui résume toute une époque. La mort met fin aux privilèges. Elle ouvre le seul procès que personne ne peut déclarer irrecevable : celui de l'Histoire.
« On peut domestiquer les institutions, imposer le silence, transformer les lois en instruments de conservation du pouvoir. Mais personne n'a jamais obtenu du temps une décision favorable. Lorsque tout s'arrête, il ne reste ni les privilèges ni les honneurs. Il ne reste que le jugement de l'Histoire. »

Les serviteurs des régimes de longue durée partagent souvent une illusion aussi ancienne que le pouvoir lui-même. Ils croient que la proximité avec le sommet de l'État les protège du verdict du temps. À force de vivre dans les palais et de recevoir chaque jour les marques de la déférence, beaucoup finissent par confondre le prestige de la fonction avec leur propre importance historique. Ils imaginent que les privilèges d'aujourd'hui deviendront tout naturellement les honneurs de demain.

L'Histoire est pourtant plus exigeante que le protocole. Elle ne juge pas un homme à la hauteur de son siège. Elle le juge sur l'usage qu'il a fait de l'autorité qu'on lui a confiée.

Une occasion historique

Clément Atangana avait reçu ce que peu de serviteurs de l'État reçoivent : l'occasion de peser directement sur l'écriture institutionnelle de son époque. Premier président du Conseil constitutionnel, nommé le 7 février 2018, il était chargé de garantir la crédibilité de l'arbitrage électoral aux moments où la nation fait ses choix les plus décisifs. Une telle charge peut faire entrer un homme durablement dans l'Histoire. Encore faut-il saisir l'occasion.

Il ne l'a pas saisie. En octobre 2018, Maurice Kamto demande la récusation de six membres du Conseil, dont son président. La demande est rejetée avant même l'examen des recours. En octobre 2024, le président du Conseil assiste à Mbalmayo à une réunion où l'on vote une motion de soutien à la candidature de Paul Biya. Il dit être parti avant le vote. Le 5 août 2025, le Conseil juge non fondé le recours de Maurice Kamto contre le rejet de sa candidature par ELECAM. Le principal opposant de 2018 est écarté de la présidentielle avant même la campagne. En octobre 2025, les requêtes déposées après le scrutin sont à leur tour déclarées irrecevables ou non fondées. Selon Journal du Cameroun, le Conseil « n'a pu faire prospérer une seule requête venant de l'opposition ». Pas une seule en huit années d'exercice.

Une phrase pour une époque

Puis vient la scène qui survivra à tous les discours officiels. Au lendemain de la proclamation de 2025, Clément Atangana lève son verre parmi les siens :
« Je suis content que vous vous réjouissiez à la fois du travail fait par votre père et la victoire de votre candidat. »

Le père, c'est lui. Le candidat, c'est Paul Biya.

Ses partisans n'y ont vu qu'un moment de satisfaction personnelle. Ses critiques y ont lu la confirmation publique d'un soupçon ancien, celui d'une institution plus attachée à la continuité d'un pouvoir qu'à sa neutralité.

C'est toute la cruauté de l'Histoire. Elle simplifie. Elle condense. Des années de décisions, d'audiences et de procédures tiennent parfois dans une seule phrase prononcée au mauvais moment. L'Histoire retient quelques scènes et en fait la clé de lecture de toute une époque. Celle-ci en fait partie.

Le seul juge que l'on ne récuse pas

Aucun responsable public ne devrait l'oublier. Le temps est le seul juge que l'on ne peut ni nommer, ni influencer, ni récuser. Aucune institution, si puissante soit-elle, n'a compétence pour suspendre son verdict. Contre lui, il n'existe pas de recours déclaré irrecevable.

Lorsque le rideau tombe, les cortèges disparaissent. Les titres cessent d'impressionner. Les décorations accumulées pendant des décennies ne pèsent plus grand-chose. Il reste une question, infiniment plus lourde que toutes les autres. Qu'a-t-on fait du pouvoir que l'on détenait ?

A-t-on renforcé les libertés publiques ou contribué à les affaiblir ? A-t-on servi la souveraineté populaire ou aidé à la limiter ? A-t-on défendu les principes ou seulement protégé les intérêts du moment ?

C'est autour de ces questions que se construit la mémoire des nations. Les peuples pardonnent parfois les erreurs. Ils oublient souvent les défaites. Mais ils se souviennent longtemps de ceux qui, placés à un carrefour décisif, ont choisi la fidélité à un système plutôt que la fidélité aux principes que leur charge leur commandait d'incarner.

La mort d'un haut responsable n'efface ni les controverses ni les bilans. Elle invite au contraire à les examiner avec plus de sérénité. La vraie question n'est pas de savoir combien de temps un homme est resté au sommet. Elle est de savoir ce qu'il laisse derrière lui : un héritage capable d'inspirer les générations futures, ou l'image d'une occasion historique jamais saisie.

On peut gagner toutes les batailles d'une carrière. On peut accumuler les titres, les privilèges et les décorations. Mais quand tombe le rideau, une seule victoire compte encore : celle que l'on remporte devant le tribunal implacable de l'Histoire.

John Lawson