Lors d'une audience marathon de 12 heures, le Commissaire Ellong James Lobe démonte point par point la thèse d'une opération officielle
"De toute ma carrière de policier, je n'ai jamais entendu parler de secret défense." Cette phrase prononcée par le Commissaire divisionnaire Ellong James Lobe résume à elle seule l'esprit d'une audience électrique qui a tenu en haleine le Tribunal militaire de Yaoundé pendant plus de 12 heures. Au cœur des débats : la nature de l'opération qui a coûté la vie au journaliste Martinez Zogo en janvier 2023.
Dès l'ouverture de la cross-examination menée par Me Claude Assira, avocat de la défense, le ton était donné. À la question de savoir si Martinez Zogo avait été une cible de la DGRE, le témoin a été sans équivoque : "Non. Ni avant, ni après, je n'ai jamais entendu le nom Martinez Zogo."
Cette affirmation contredit frontalement la version selon laquelle l'enlèvement et la séquestration du journaliste auraient été le fruit d'une opération officielle ordonnée par la hiérarchie de la DGRE. Le Commissaire Ellong a précisé qu'aucun rapport concernant Martinez Zogo ne lui avait jamais été soumis, et ce, malgré sa position de Coordonnateur des opérations, fonction qu'il assumait depuis novembre 2021.
L'un des moments clés de l'audience a été la révélation concernant l'origine de l'opération. "Les confidences que l'Adjudant-Chef Lamfu Johnson m'avaient faites lorsque cette affaire avait éclaté, c'est qu'ils avaient mené une mission top secret pour le Directeur des Opérations Justin Danwé", a déclaré le témoin.
Ce témoignage est crucial : il établit que l'opération ne provenait pas de la Direction Générale, mais d'une initiative de Justin Danwé, alors Directeur des Opérations. Pour Ellong Lobe, cette mission était tout simplement "inexistante" au regard des procédures normales de la DGRE.
Sur le plan technique, le témoin a expliqué que seul un officier peut donner des ordres dans le cadre d'une opération à la DGRE. Or, comme il l'a fait remarquer, "les inculpés présents ne répondent pas aux critères, car une mission est menée par un officier et les caporaux ne peuvent pas mener une opération."
Cette précision met en lumière une autre irrégularité : comment des agents de grade inférieur ont-ils pu être mobilisés pour une opération d'une telle envergure sans validation de la hiérarchie supérieure ?
Me Charles Tchoungang a posé quatre questions essentielles au témoin. Parmi elles, celle concernant l'existence d'un dossier Martinez Zogo à la DGRE et celle portant sur une éventuelle surveillance du journaliste. À chaque fois, la réponse fut la même : "À ma connaissance, non."
Cette position est renforcée par l'intervention de Me Bambia Jules, avocat de Heudji Serges et Saiwang Yves, qui a questionné le témoin sur la fameuse fiche technique et la géolocalisation fournies les 3 et 6 janvier. Ellong Lobe a rappelé que sous la direction d'Eko Eko, "le Directeur Général avait refusé les rapports directs entre les services techniques et la Direction des Opérations." En clair, Justin Danwé ne pouvait pas solliciter de support technique sans l'accord du DG.
Dans un échange direct avec Maxime Eko Eko, l'ancien DG de la DGRE actuellement en détention, le témoin a abordé la question de la gestion des communications. "Je vous ai demandé un jour d'effacer les messages d'une mission ?", a interrogé Eko Eko. La réponse du témoin fut cinglante : "Jamais. Je n'ai jamais reçu d'ordre d'effacer un message peu importe sa gravité. Effacer un message, c'est inapproprié et cela cache une information particulière."
Cette déclaration fait écho aux accusations selon lesquelles Justin Danwé aurait demandé à certains agents d'effacer leurs communications concernant l'opération Martinez Zogo.
L'un des moments marquants de l'audience a été l'évocation d'un audio datant de 2017 dans lequel Martinez Zogo aurait insulté Maxime Eko Eko. Interrogé sur la présentation de cet audio lors d'une réunion, le témoin a répondu : "Il ne me souvient pas d'avoir assisté à une telle réunion." Et d'ajouter une précision capitale : "Vous avez d'ailleurs dit que les moyens de la DGRE ne doivent pas servir pour les problèmes personnels."
Cette affirmation suggère que si cet audio existait et avait été utilisé pour justifier une action contre Martinez Zogo, il s'agirait d'un détournement des moyens de la DGRE à des fins personnelles.
Eko Eko a également évoqué le cas de Modeste Mopa, ancien Directeur Général des Impôts. Entre décembre 2022 et janvier 2023, Justin Danwé aurait utilisé les moyens de la DGRE pour "infliger une bonne correction" à l'inspecteur des Impôts Beas François, afin de plaire à Mopa.
Cette révélation suggère un modus operandi : l'utilisation des ressources de la DGRE pour des opérations non officielles, potentiellement pour des intérêts privés ou pour rendre des services à des tiers.
L'atmosphère de l'audience a été marquée par plusieurs moments de tension. Lorsque Justin Danwé a pris la parole pour interroger le témoin, Ellong Lobe n'a pas hésité à le remettre vertement à sa place : "Justin Danwé, il vous manque des cases dans votre formation. Vous dormiez dans la culotte de Maxime Eko Eko."
Le témoin a également lancé une accusation lourde : "Vous avez fait 17 jours de missions pour Martinez Zogo sans en informer l'ex-Directeur Général."
Lorsque Justin Danwé a tenté d'impliquer un certain Ebo Clément, ce dernier a immédiatement interpellé le tribunal pour préciser qu'il n'était "pas associé à ce syndicat avec lui".
Les avocats de la défense ont adopté une stratégie coordonnée, chacun interrogeant le témoin sur des aspects spécifiques de l'affaire. Me Manyim Jean-Pierre, représentant les ayants droit de Martinez Zogo, a questionné la hiérarchie et les cas d'insoumission. Me Kenmoé Joseph s'est intéressé aux réunions à la DGRE. Me Elanga Marcelin, avocat de Martin Savom, a abordé la légalité de la surveillance.
Cette approche méthodique vise à démontrer que l'opération qui a conduit à la mort de Martinez Zogo ne respectait aucune des procédures normales de la DGRE et relevait d'une initiative personnelle de Justin Danwé et de son équipe.
L'audience, qui s'est ouverte à 11h33 le 5 janvier, n'a été suspendue qu'à 23h37, après une pause entre 17h10 et 18h33. Elle reprendra ce lundi à 12h00.
Notons qu'elle se déroule dans un contexte douloureux pour l'un des accusés : Eko Eko Léopold Maxime a perdu sa fille biologique samedi dernier. Le compte rendu d'audience lui a adressé ses condoléances.
À l'issue de cette journée marathon, une chose semble claire : l'opération Martinez Zogo apparaît de plus en plus comme une initiative isolée, menée en dehors de tout cadre officiel, par un groupe d'agents dont la cohésion ethnique et les liens personnels ont primé sur les procédures institutionnelles.









