Il y a une ironie du calendrier que personne n'a osé nommer à voix haute au Palais de Verre Paul Biya à Yaoundé ce mardi 9 juin 2026. Au moment précis où Théodore Datouo ouvrait la deuxième session ordinaire de l'Assemblée nationale en interpellant le gouvernement sur les préoccupations concrètes des Camerounais — vie chère, chômage des jeunes, eau, électricité, santé — le Chef de l'État dont le palais porte le nom venait, selon des informations concordantes, de quitter le territoire national pour la Suisse, pour des raisons de santé. La chambre basse du Parlement interpelle un gouvernement dont le président est à Genève. Le Cameroun tourne.
Dans son allocution d'ouverture, le successeur de Cavaye Yéguié Djibril au perchoir — lui-même décédé en mai dernier, quelques semaines après avoir quitté le perchoir qu'il occupait depuis 1992 — a choisi de parler la langue du peuple plutôt que celle du protocole. Théodore Datouo a mis l'accent sur ce qui empoisonne le quotidien des Camerounais : la lutte contre la vie chère, l'emploi des jeunes, l'accès à l'éducation, aux soins de santé, à l'eau potable et à l'électricité. Des mots qui résonnent dans les foyers de Yaoundé, de Douala, de Bafoussam — où la Socadel (anciennement Eneo), rebaptisée par les internautes «Société Camerounaise de Délestages», continue d'imposer des coupures chroniques malgré la renationalisation à 95% par décret du 4 mai 2026.
«Le Parlement n'est pas seulement le lieu où l'on vote les lois ; il doit être le lieu où les préoccupations du peuple trouvent un écho et des réponses», a déclaré Datouo — une formule qui, dans la bouche de l'homme que Jeune Afrique décrivait comme un «protégé de Chantal Biya» dont l'élection avait «surpris tout le monde», sonne comme une revendication d'indépendance institutionnelle.
Parmi les priorités identifiées par Datouo figure la gouvernance du secteur minier — un dossier d'une sensibilité particulière au Cameroun, où 52 sociétés minières ont été soumises à audit en 2026, et où Wang Xiaoping et Meng Cheng Mining exploitent l'or de l'Est dans des conditions documentées par Jeune Afrique comme opaques. Le président de l'Assemblée a plaidé pour «une plus grande transparence dans la gestion des ressources, un meilleur contrôle des activités minières et une redistribution plus équitable des revenus au profit des communautés locales» — un plaidoyer qui contraste avec les pratiques révélées par le journal sur le réseau tentaculaire de Ferdinand Ngoh Ngoh dans ce secteur.
Les questions foncières ont également occupé une place centrale — «face à la persistance des litiges et aux difficultés administratives» — dans un pays où le redécoupage administratif en préparation, révélé par Jeune Afrique, promet de créer de nouvelles communes et unités territoriales dont les délimitations pourraient elles-mêmes engendrer de nouveaux conflits.
Cette session s'ouvre dans un contexte institutionnel exceptionnel. Aucun Vice-Président n'a encore été nommé — malgré le décret présidentiel du 14 avril et la révélation de Boris Bertolt selon laquelle Paul Biya aurait «déjà fait son choix». Aucun remaniement gouvernemental n'est intervenu — malgré les promesses répétées depuis novembre 2025 et la barbe toujours blanche de Souley Onohiolo. Et le Chef de l'État lui-même est en Suisse pour des soins — lui dont Jeune Afrique avait révélé le malaise lors de la réception du 20 mai, l'évacuation sanitaire envisagée et les voyages médicaux réguliers dans ce pays qu'il traite, selon le journal, comme une «extension informelle du palais présidentiel».
Dans ce vide présidentiel, Datouo parle. Il interpelle. Il porte les préoccupations du peuple devant la chambre qu'il préside. Pour un homme arrivé au perchoir dans des circonstances que peu avaient anticipées, c'est peut-être la meilleure définition du rôle qu'il entend jouer : être présent quand le pouvoir exécutif est absent.









