Un courrier électronique est parti d'une capitale européenne vers le palais d'Etoudi. Il demandait des informations concrètes sur l'état de santé du chef de l'État camerounais. La réponse, jugée vague et dépourvue de preuve, a fait basculer le doute à une autre échelle : la question de savoir qui dirige le Cameroun a cessé d'être une querelle camerounaise. C'est le constat sans appel de John Lawson, qui analyse les conséquences de l'absence prolongée de Paul Biya sur la scène diplomatique et financière. Selon Jeune Afrique, des chancelleries étrangères reportent leurs dossiers les plus sensibles, faute de certitude sur l'origine des instructions transmises. Le Tchad refuse de tenir pour définitive une proposition camerounaise sur un projet ferroviaire, doutant qu'elle émane directement du chef de l'État. Malabo ne sait plus à qui accorder sa confiance. Des fonds d'investissement cherchent à savoir si le pays dispose d'un décideur, et pour combien de temps. « Aucun capital ne s'immobilise sur dix ans face à une incertitude dont personne ne peut indiquer le terme. » L'analyste rappelle que la question posée par les Camerounais n'était ni militante ni malveillante. Elle était simplement la première que se pose quiconque doit traiter avec un pays. Et la réponse y mettrait fin coûte moins qu'une conférence de presse. Deux mois ont passé.
LE DOUTE A CHANGÉ D'ÉCHELLE QUAND LES CHANCELLERIES POSENT LA QUESTION QUE YAOUNDE REFUSE D'ENTENDRE
Un courrier électronique est parti d'une capitale européenne vers le palais d'Etoudi. Il demandait des informations concrètes sur l'état de santé du chef de l'État camerounais. La présidence a répondu. Selon les diplomates à l'origine de la démarche, la réponse était vague et dépourvue de preuve.
L'information est rapportée par Jeune Afrique, qui cite des sources non identifiées. Elle n'est confirmée par aucune autorité officielle et il faut la prendre pour ce qu'elle est. Mais si elle est exacte, elle marque un tournant. La question de savoir qui dirige le Cameroun a cessé d'être une querelle camerounaise.
I. CE QUE RAPPORTE LE JOURNAL
Selon cette publication, plusieurs diplomates en poste à Yaoundé sont convaincus que Paul Biya est hospitalisé en Suisse, information que la présidence dément.
Ces mêmes sources relèvent un point qu'il faut souligner, car il dessert les positions les plus bruyantes de l'opposition. La durée du séjour ne poserait en elle-même aucune difficulté juridique, la Constitution ne fixant aucune limite. Des diplomates étrangers arrivent donc à la même conclusion que nous exposions ici il y a quelques jours. Le décompte des jours n'ouvre aucun droit.
Le problème qu'ils identifient est ailleurs, et il est plus grave. Des dossiers exigeant un arbitrage présidentiel seraient ralentis ou suspendus, faute de certitude sur l'origine des instructions transmises. Les chancelleries ne sauraient plus quel interlocuteur dispose encore d'un accès réel au chef de l'État. Elles continueraient d'échanger avec le ministère des Relations extérieures, le secrétariat général de la présidence et le cabinet civil, tout en écartant les dossiers les plus sensibles.
II. LE MÉCANISME DU DOMMAGE
Il faut comprendre comment ce type de coût s'inflige, parce qu'il ne ressemble pas à une crise.
Aucun partenaire ne rompt. Aucun ne proteste. Aucun ne convoque d'ambassadeur. Ils reportent, tout simplement. Un dossier est repoussé à la rentrée, puis au trimestre suivant. Une mission d'évaluation est reprogrammée. Un mémorandum reste sans réponse, sans que personne l'ait refusé.
Le raisonnement de la partie étrangère est rationnel. Elle craint de s'engager sur une proposition défendue par un responsable qui pourrait être désavoué quelques semaines plus tard par un centre de pouvoir rival. Face à cette incertitude, l'attitude la moins risquée consiste à ne rien conclure.
Ce coût-là ne se voit pas dans les statistiques. Il ne produit ni communiqué ni incident. Il se mesure des années plus tard, quand on cherche à comprendre pourquoi tel projet n'a jamais démarré.
III. LE CAS TCHADIEN
Le journal rapporte un exemple qui mérite d'être examiné de près, parce qu'il est daté et vérifiable.
Le projet de ligne ferroviaire entre Ngaoundéré et N'Djamena oppose deux tracés. Yaoundé privilégie un passage par Garoua, Maroua et Kousséri. Le Tchad défend un corridor méridional par Moundou, Kélo et Bongor. La présidence camerounaise aurait validé son option en juin. N'Djamena refuserait toujours de la tenir pour définitive.
Le motif rapporté est le point central. Le doute porterait sur le fait que la proposition émane directement du chef de l'État camerounais.
Arrêtons-nous ici. Un engagement du Cameroun ne lie plus, non parce qu'il serait irrégulier, non parce qu'il aurait été mal négocié, mais parce que son origine est mise en doute par le partenaire.
C'est le point que le débat juridique camerounais a manqué. Depuis des semaines, des avocats discutent de la validité formelle des actes signés depuis l'étranger. Or l'autorité d'une décision ne vient pas de sa régularité juridique. Elle vient de ce que personne ne s'interroge sur son auteur. Aucune signature camerounaise n'a jamais été respectée parce qu'un tribunal l'avait déclarée valide. Elle l'était parce que le doute n'existait pas.
Ce doute existe désormais, et il se paie en kilomètres de voie ferrée qui ne seront pas construits.
IV. LE PRIX D'UNE DIPLOMATIE PERSONNELLE
Le malaise n'épargne pas nos voisins immédiats. Selon la même source, l'incertitude gagne Malabo, où le président Obiang Nguema ne saurait plus à qui accorder sa confiance à Yaoundé. La relation entre les deux hommes repose depuis des décennies sur un dialogue direct de chef d'État à chef d'État.
Voilà exactement la faiblesse qu'aucune de nos institutions n'a jamais voulu corriger.
Un État doté d'une administration profonde négocie par ses agences. Ses équipes techniques évaluent, chiffrent, discutent les clauses, et leur signature engage le pays. Le chef de l'État vient conclure. Il n'est pas indispensable à chaque étape.
Nous ne fonctionnons pas ainsi. Chez nous, aucun directeur général ne prend le risque d'engager le pays sans couverture d'en haut. Aucun ministre ne signe un accord structurant sans instruction. Le président n'est donc pas le dernier maillon de la négociation, il en est le seul maillon réel.
Une diplomatie personnelle est redoutablement efficace tant que l'homme est là. Elle ne vaut plus rien le jour où il n'est plus joignable. Nous découvrons aujourd'hui le prix d'un choix fait il y a quarante ans.
V. LES MARCHÉS POSENT LA MÊME QUESTION
Toujours selon Jeune Afrique, une agence de notation contactée à Paris fait état de sollicitations répétées de fonds d'investissement privés cherchant des informations sur l'état de santé du président.
Il faut mesurer ce que cela veut dire. Ces fonds ne s'intéressent ni à la Constitution camerounaise, ni au débat sur l'article 6, ni aux communiqués du parti au pouvoir. Ils cherchent à savoir si le pays dispose d'un décideur, et pour combien de temps. C'est la seule information qui détermine leur appréciation du risque.
Aucun capital ne s'immobilise sur dix ans face à une incertitude dont personne ne peut indiquer le terme. Là encore, la sanction ne prendra pas la forme d'une dégradation spectaculaire. Elle prendra la forme d'argent qui va ailleurs, discrètement.
VI. CE QUE CELA NOUS APPREND SUR NOUS-MÊMES
Il faut être équitable. La présidence dément l'hospitalisation. Les chancelleries spéculent par métier et se trompent parfois. Les informations rapportées ici proviennent d'un seul organe et reposent sur des sources anonymes. Rien de tout cela n'a valeur de preuve.
Mais un fait demeure, et il ne dépend d'aucune source.
Depuis deux mois, ceux qui posent au Cameroun la question de l'exercice effectif du pouvoir se font traiter de mauvais patriotes, de vendus, d'agents de l'étranger. Il se trouve désormais qu'un État européen a posé la même question par écrit, que N'Djamena se la pose avant de signer, que Malabo se la pose avant de parler, et que des fonds d'investissement se la posent avant d'engager.
La question n'était donc ni militante ni malveillante. Elle était simplement la première que se pose quiconque doit traiter avec un pays.
Et la réponse qui y mettrait fin coûte moins qu'une conférence de presse. Une image datée et authentifiable. Un conseil des ministres présidé. Un ambassadeur reçu. Vingt-quatre heures suffiraient.
Deux mois ont passé.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun









