L’on s'interroge sur les raisons qui poussent certaines personnalités à rechercher des postes ministériels au Cameroun. Le faible niveau du SMIG contraste avec les salaires, indemnités et nombreux avantages accordés aux membres du gouvernement, notamment les indemnités de mission, les véhicules de fonction, les logements et les fonds de souveraineté.
Journaliste, analyste politique et chroniqueur, Historien de l'art
Pendant que la majorité des travailleurs camerounais du secteur agricole survit avec un SMIG de 45 000 FCFA par mois quand ce n'est pas moins, dans l'informel qui échappe à tout contrôle, l'élite gouvernementale, elle, continue de bénéficier d'un train de vie que dix ans de discours sur la « rigueur » et le « rationnement des dépenses » n'ont jamais réellement entamé. Ce n'est pas un fantasme populaire. C'est écrit noir sur blanc dans les décrets, les ordonnances et les lois de finances. Il suffit de les lire.´
Au Cameroun, le salaire de base d'un ministre est estimé entre 800.000 et 1.500 000 francs CFA par mois. Ce montant officiel s'accompagne d'avantages majeurs et d'indemnités (logement, astreintes, carburant, représentation) et parfois de frais de souveraineté, ce qui fait grimper la rémunération totale.
Salaire de base : Grille indiciaire élevée de la fonction publique (catégorie exceptionnelle).
Indemnités et primes : Primes de fonction, indemnités de logement, de transport et jetons de présence pour des conseils ou comités.
Avantages en nature : Véhicules de fonction, personnel de maison pris en charge et frais de mission.
I. CE QUE TOUCHE UN SMIGARD, CE QUE TOUCHE UN MINISTRE
Le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) camerounais obéit à une architecture à trois vitesses :
- 60 000 FCFA par mois pour le secteur privé non agricole,
- 45 000 FCFA pour le secteur agricole et assimilés qui concentre pourtant la plus grande masse de travailleurs du pays
- 43 969 FCFA pour les agents de l'État relevant du Code du travail.
Ce dernier montant n'a été revalorisé que de 5 % en février 2024, en pleine flambée des prix du carburant, quand le SMIG des secteurs privé et agricole reste, lui, figé depuis 2023.
En face de cette réalité, un ministre ou assimilé perçoit, rien que pour une mission à l'intérieur du pays, une indemnité journalière de 75 000 FCFA et le Premier ministre, 100 000 FCFA.
À l'étranger, selon la zone géographique, cette indemnité journalière peut grimper jusqu'à 250 000 FCFA.
Autrement dit : une seule journée de mission à l'extérieur du pays rapporte à un membre du gouvernement plus de cinq fois ce qu'un travailleur agricole camerounais gagne en un mois entier de labeur. Ce n'est pas une comparaison rhétorique. C'est une arithmétique administrative, tirée des textes officiels eux-mêmes.
« Le gouvernement camerounais, c'est plus de soixante ministres, avec tous les avantages insolents y afférents. » constat porté par un syndicaliste camerounais sur le train de vie de l'État.
II. L'INVENTAIRE — TOUT CE QUE TOUCHE UN MINISTRE
Sans exhaustivité impossible à garantir tant l'opacité règne sur certains postes, voici ce que les textes et les enquêtes journalistiques permettent d'établir :
» Salaire de base aucun texte officiel ne publie, à ce jour, une grille salariale précise et transparente pour les membres du gouvernement une opacité qui, à elle seule, nourrit tous les soupçons et empêche tout contrôle citoyen réel sur la rémunération de l'exécutif.
- environ 10 millions de fonds de souveraineté par trimestre
- Des grosses sommes pour l’octroi des agréments
» Indemnités de mission à l'intérieur du pays
- 100 000 FCFA/jour pour le Premier ministre ;
- 75 000 FCFA/jour pour les ministres d'État, ministres, ministres délégués et assimilés ;
- 60 000 FCFA/jour pour les secrétaires d'État et assimilés.
» Indemnités de mission à l'étranger jusqu'à 250 000 FCFA/jour selon la zone géographique visitée, en vertu du décret présidentiel du 12 octobre 2000 un texte vieux de vingt-six ans, jamais révisé à la baisse malgré les injonctions répétées de « rigueur budgétaire ».
» Véhicule de fonction et résidence acquisition à crédit avec une contribution de l'État à hauteur de 50 % pour le véhicule d'apparat et l'hôtel particulier du ministre un avantage que l'État finance à parts égales avec l'intéressé, sur fonds publics.
» Carburant et frais de représentation dotations récurrentes en carburant et lubrifiants, régulièrement citées parmi les principaux postes de dépenses de « biens et services » de l'État, aux côtés des frais de réception et de cérémonies.
» Cabinet ministériel chaque département ministériel dispose de son propre cabinet, conseillers techniques, chargés de mission, attachés financé sur le budget de l'État, pour plus de soixante-cinq ministres et assimilés au total.
» Comités et groupes de travail interministériels des primes de supervision prélevées sur les budgets de ces structures ont, par le passé, généré plus de 10 milliards de FCFA de coûts annuels supplémentaires pour l'État, une pratique que le gouvernement lui-même a dû s'engager à limiter sous la pression de bailleurs internationaux.
III. CHRONOLOGIE — VINGT ANS DE PROMESSES DE RIGUEUR, JAMAIS TENUES
12 octobre 2000
Un décret présidentiel fixe le barème des indemnités de mission des membres du gouvernement; un texte qui, plus de vingt-cinq ans plus tard, continue de régir des montants journaliers pouvant atteindre 250 000 FCFA à l'étranger.
2014
Le président Paul Biya instruit, lors d'un Conseil des ministres, la réduction du train de vie de l'État. Premier signal officiel d'un problème que le pouvoir reconnaît lui-même.
21 mars 2023
Le Premier ministre signe le décret revalorisant le SMIG à trois vitesses : 60 000 FCFA pour le privé non agricole, 45 000 FCFA pour le secteur agricole, 41 875 FCFA pour les agents de l'État relevant du Code du travail.
31 décembre 2023
Dans son adresse à la nation, le chef de l'État réitère ses instructions de longue date sur la réduction des comités interministériels, des missions à l'étranger, des achats de véhicules de fonction et des dépenses de carburant.
23 février 2024
Un nouveau décret du Premier ministre revalorise de 5 % seulement le SMIG des agents de l'État relevant du Code du travail, qui passe à 43 969 FCFA pendant que les indemnités de mission des ministres, elles, restent inchangées.
20 juin 2024
Le chef de l'État signe une ordonnance réduisant les prévisions de dépenses de biens et services de l'État de plus de 80 milliards de FCFA pour l'exercice 2024 une coupe budgétaire générale qui ne touche cependant à aucun moment le régime spécifique des indemnités ministérielles.
1er mai 2026
Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale évoque, en marge de la fête du Travail, une possible révision à venir du SMIG une annonce qui, comme les précédentes, reste pour l'instant au stade de la déclaration d'intention.
Août 2026
Le SMIG demeure fixé à 45 000 FCFA pour le secteur agricole, 60 000 FCFA pour le privé non agricole et 43 969 FCFA pour les agents publics pendant que le régime indemnitaire des ministres, lui, n'a connu aucune remise à plat depuis le décret de l'an 2000.
IV. LE PARADOXE, EN CHIFFRES NUS
Il faut le dire sans détour, chiffres à l'appui : un ministre en mission à l'étranger peut toucher, en une seule journée, jusqu'à 250 000 FCFA d'indemnité — soit plus de cinq fois le SMIG mensuel d'un travailleur agricole camerounais, et près de six fois celui d'un agent public relevant du Code du travail.
Sur une mission de dix jours, cette même indemnité peut dépasser 2,5 millions de FCFA, soit l'équivalent de plus de quatre années de SMIG agricole cumulé. Et cela, sans compter le salaire de base dont le montant exact échappe, par construction, à tout contrôle public ni le véhicule, ni la résidence subventionnée à 50 %, ni le cabinet, ni le carburant.
Pendant ce temps, un ouvrier agricole qui perçoit fidèlement son SMIG de 45 000 FCFA doit, avec cette somme, se loger, se nourrir, scolariser ses enfants et faire face aux imprévus de la vie dans un pays où l'inflation sur les produits de première nécessité n'a cessé de grignoter le peu de pouvoir d'achat qu'il lui restait. Le contraste n'est pas seulement injuste. Il est structurellement organisé, texte après texte, décret après décret.
Charles Armel Mbatchou









