Actualités of Thursday, 22 October 2026
Source: www.camerounweb.com
La rencontre, le 19 octobre 2026, entre Lucas Philippe, président d’INTERPOL, et Ferdinand Ngoh Ngoh, suscite des interprétations politiques autour des controverses liées à la gestion des fonds Covid-19.
INTERPOL À YAOUNDÉ : L’ILLUSION DE L’ABSOLUTION ET LE PIÈGE DU PROTOCOLE
Une poignée de main dans les salons du Palais de l’Unité peut-elle effacer des soupçons de mauvaise gestion des fonds publics ? Une audience officielle avec le président d’INTERPOL peut-elle être interprétée comme un certificat d’innocence ?
La réception, le lundi 19 octobre 2026, de Lucas Philippe, président d’INTERPOL, par Ferdinand Ngoh Ngoh, ministre d’État, secrétaire général de la Présidence de la République, a relancé le débat au Cameroun.
Pour certains soutiens du SGPR, cette rencontre constituerait un désaveu de ceux qui associent son nom aux controverses entourant la gestion des fonds Covid-19. Pour ses détracteurs, elle illustrerait une opération de communication destinée à redorer son image.
Ces deux interprétations accordent pourtant à une audience protocolaire une signification qu’elle ne possède pas nécessairement.
UNE VISITE OFFICIELLE D’INTERPOL, PAS UNE VISITE PERSONNELLE À NGOH NGOH
Élu président d’INTERPOL le 27 novembre 2025, Lucas Philippe effectuait sa première visite officielle en Afrique à l’occasion de la 6e session ordinaire du Comité des chefs de police d’Afrique centrale, organisée du 18 au 21 octobre 2026.
Yaoundé accueille également le bureau régional d’INTERPOL pour l’Afrique centrale.
La rencontre au Palais de l’Unité s’inscrivait dans ce programme institutionnel. Elle n’en constituait pas la finalité.
Il convient donc de distinguer une visite consacrée à la coopération policière régionale d’une démarche personnelle auprès du secrétaire général de la Présidence.
NGOH NGOH REPRÉSENTAIT UNE INSTITUTION, PAS SA PERSONNE
C’est ici que commence la confusion.
Ferdinand Ngoh Ngoh n’a pas reçu le président d’INTERPOL en qualité de personnalité privée. Il intervenait dans l’exercice de ses fonctions, au nom du président Paul Biya.
Dans les relations internationales, les interlocuteurs sont souvent désignés par les institutions qu’ils représentent.
L’article 3 du statut d’INTERPOL interdit à l’organisation toute intervention dans des affaires présentant un caractère politique, militaire, religieux ou racial.
Cette obligation de neutralité doit guider son action, sans pour autant transformer chaque rencontre officielle en appréciation de la situation judiciaire ou politique de son interlocuteur.
La véritable question concernant l’impartialité d’INTERPOL se pose notamment dans le traitement des demandes de coopération policière, particulièrement lorsqu’elles concernent des opposants politiques ou des personnes réfugiées à l’étranger.
LE PRÉSIDENT D’INTERPOL N’EST PAS UN « SUPER-FLIC » MONDIAL
Une autre confusion concerne les pouvoirs réels du président d’INTERPOL.
Contrairement à une idée répandue, il ne dispose pas personnellement du pouvoir de délivrer des mandats d’arrêt internationaux, de classer des enquêtes ou de décider seul de l’émission des notices rouges.
INTERPOL repose sur une distinction institutionnelle fondamentale.
D’un côté, son président exerce des fonctions de gouvernance, de représentation et de direction des travaux de ses organes statutaires.
De l’autre, le Secrétariat général, installé à Lyon et dirigé par Valdecy Urquiza, assure le fonctionnement quotidien de l’organisation et la coordination opérationnelle de la coopération policière.
La fonction présidentielle est d’ailleurs exercée à temps partiel.
En conséquence, une rencontre avec le président d’INTERPOL ne saurait, à elle seule, modifier la situation judiciaire d’un responsable public.
UNE PHOTOGRAPHIE OFFICIELLE NE VAUT PAS ABSOLUTION JUDICIAIRE
Il faut distinguer deux réalités.
Sur le plan juridique, cette audience ne constitue ni une décision de justice, ni un classement de procédure, ni une déclaration d’innocence.
Sur le plan politique et médiatique, elle peut naturellement être utilisée pour construire une image de reconnaissance institutionnelle.
C’est précisément là que réside le piège du protocole.
Une photographie officielle, sortie de son contexte, peut donner l’impression d’une caution internationale que les faits ne permettent pas d’établir.
Lorsque certains médias présentent cette audience comme une rencontre entre le « patron d’INTERPOL » et Paul Biya, alors que le chef de l’État n’était pas personnellement présent, ils contribuent à brouiller la distinction entre le mandant et son représentant.
L’image peut servir un récit politique. Elle ne devient pas pour autant une preuve juridique.
Les controverses relatives à la gestion des fonds Covid-19 doivent être examinées à partir des rapports disponibles, des éléments d’enquête et des décisions des juridictions compétentes.
Aucune poignée de main ne peut remplacer cet examen.
LA COOPÉRATION SÉCURITAIRE DÉPASSE LES CONTROVERSES INDIVIDUELLES
Le Cameroun occupe une position importante dans les dispositifs de coopération sécuritaire en Afrique centrale.
Les menaces liées au terrorisme dans le bassin du lac Tchad, à la criminalité transfrontalière et aux trafics dans le golfe de Guinée nécessitent une collaboration permanente entre les services de police.
Cette coopération ne peut dépendre exclusivement des controverses entourant les personnalités qui occupent temporairement les fonctions de l’État.
La continuité institutionnelle reste une nécessité.
Cela ne dispense évidemment aucun responsable public de répondre, le cas échéant, devant les juridictions compétentes.
CONCLUSION : NE CONFONDONS PROTOCOLE, PRESTIGE ET JUSTICE
L’audience accordée au président d’INTERPOL par Ferdinand Ngoh Ngoh relève d’abord des relations institutionnelles entre le Cameroun et une organisation internationale de coopération policière.
Elle peut produire des effets d’image. Elle ne constitue cependant ni une absolution judiciaire ni, par elle-même, la preuve d’une complicité internationale.
Ceux qui y voient une reconnaissance personnelle doivent expliquer sur quels éléments repose cette interprétation. Ceux qui dénoncent une caution institutionnelle doivent également distinguer les obligations protocolaires des décisions opérationnelles d’INTERPOL.
La question essentielle demeure celle de la responsabilité publique, de l’indépendance de la justice et de l’impartialité de la coopération policière internationale.
Une photographie peut influencer l’opinion. Elle ne peut ni établir une culpabilité ni prononcer une innocence.
John Lawson