Actualités of Saturday, 21 February 2026

Source: www.camerounweb.com

Nachtigal, EDF et la Banque mondiale : le triangle de dépendance qui fragilise la souveraineté énergétique du Cameroun

Derrière les chiffres de la dette d'Eneo et les tractations financières d'urgence révélées par Jeune Afrique, il y a une architecture contractuelle et capitalistique qui mérite d'être examinée à la loupe. Car la crise que traverse le secteur énergétique camerounais n'est pas seulement une crise de trésorerie. C'est aussi le révélateur d'une dépendance structurelle vis-à-vis d'acteurs étrangers — publics et privés — dont le poids dans les décisions nationales est considérable.


Le barrage de Nachtigal, mis en service récemment pour une capacité de 420 MW, couvre désormais un tiers des besoins électriques du Cameroun. Son opérateur, la Nachtigal Hydro Power Company (NHPC), est détenu à 40 % par Électricité de France (EDF), géant public français de l'énergie. Une présence massive, que Jeune Afrique a pu confirmer, qui place de facto un acteur étranger en position de créancier prioritaire de l'État camerounais.

Le contrat offtake signé entre NHPC et Eneo est à cet égard particulièrement éloquent : Eneo s'engage à « prendre livraison » de l'intégralité de la production du barrage, sous peine d'une pénalité mensuelle de 10 milliards de F CFA. Autrement dit, que le courant soit consommé ou non, que les ménages paient leurs factures ou non, NHPC — et donc EDF — doit être payé. Une clause de take-or-pay classique dans le financement des infrastructures, mais dont les conséquences, dans le contexte camerounais, se révèlent explosives.

Deuxième pilier de ce triangle, la Banque mondiale. Jeune Afrique a révélé que l'institution avait apporté 300 millions de dollars de garanties au projet Nachtigal, répartis en deux volets : 190 millions pour couvrir le risque de sortie des banques locales prêteuses, et 110 millions pour couvrir les défauts de paiement d'Eneo envers NHPC. C'est ce second volet qui est aujourd'hui au cœur des tensions.

Car l'activation de cette contre-garantie — déclenchée si l'État camerounais ne reconstitue pas sa propre garantie d'ici avril 2026 — ne serait pas une simple transaction financière. Selon des sources proches du dossier interrogées par Jeune Afrique, elle entraînerait la suspension de la quasi-totalité des financements de la Banque mondiale au Cameroun, une institution qui avait engagé 1 milliard de dollars dans le pays en 2023 pour des projets structurants : interconnexion Cameroun-Tchad, réhabilitation du réseau de transport électrique, et autres chantiers stratégiques.

En clair : la Banque mondiale se retrouve dans la position paradoxale d'un assureur qui, en actionnant sa garantie, aggraverait la crise qu'il est censé prévenir. « Tout le monde a intérêt à éviter ce scénario, mais personne ne peut en garantir l'issue si la situation d'Eneo ne se redresse pas rapidement », analyse un expert du secteur, sous anonymat.
Après Actis, quel actionnaire pour piloter Eneo ?
Le troisième angle aveugle de cette crise est celui de la gouvernance. Fin 2025, le fonds d'investissement britannique Actis a quitté le capital d'Eneo, repassant l'entreprise dans le giron de l'État camerounais. Un retour au public qui s'opère dans des conditions financières dégradées, Eneo affichant 800 milliards de F CFA de dettes à fin 2024 selon les données obtenues par Jeune Afrique.

La question qui se pose désormais avec acuité est celle du pilotage stratégique de l'énergéticien national. Qui, demain, portera les investissements nécessaires à la modernisation du réseau ? Qui négociera les prochains contrats offtake avec les producteurs indépendants ? Et surtout : sur quelles bases tarifaires, alors que la péréquation des prix de l'électricité reste un sujet politiquement brûlant ?

Jeune Afrique a appris que des discussions exploratoires seraient en cours entre Yaoundé et plusieurs partenaires potentiels — africains et asiatiques — pour envisager une recapitalisation partielle ou une entrée au capital minoritaire d'un nouvel investisseur industriel. Des pistes encore à l'état embryonnaire, mais qui témoignent de la prise de conscience, au sommet de l'État, que la seule béquille financière ne suffira pas. Sans réforme tarifaire, sans refonte du cadre contractuel liant l'État aux producteurs indépendants, et sans gouvernance renforcée d'Eneo, le triangle Nachtigal–EDF–Banque mondiale continuera de peser, lourdement, sur la souveraineté énergétique du Cameroun.